— Je n’ai jamais demandé à ton père de modifier quoi que ce soit.
— Tu as toujours voulu le contrôle de cette entreprise !
— Si j’avais voulu ton héritage, je n’aurais pas passé quinze ans à te demander de prendre tes responsabilités.
Il se tourna vers Henri.
— Tu ne peux pas faire ça ! Je suis ton fils !
— Tu restes mon fils, répondit le vieil homme. Et tu conserves les droits que la loi te reconnaît. Mais être mon fils ne signifie pas que tu peux exiger de diriger tout ce que j’ai construit.
Julien secoua la tête, incapable d’accepter ce qu’il lisait.
Il avait passé des mois à imaginer le jour où son père ne serait plus là. Il avait déjà parlé de la maison, des comptes et de l’entreprise à Camille comme si tout était acquis.
Il découvrait maintenant que l’avenir qu’il avait promis à sa maîtresse ne lui appartenait pas.
Pourtant, Henri n’avait pas terminé.
— Il y a autre chose.
Il sortit une deuxième enveloppe.
À l’intérieur se trouvait un relevé des opérations effectuées sur un compte professionnel au cours des six derniers mois.
— Le service financier m’a signalé plusieurs dépenses qui ne correspondaient à aucun contrat. Des factures d’hôtels, des restaurants et des frais de déplacement ont été imputés à l’entreprise.
Julien se raidit.
Je connaissais ces écritures. J’avais repéré certaines anomalies plusieurs semaines auparavant, mais je n’avais pas encore pu établir qui les avait autorisées.
— Ce sont des dépenses professionnelles, protesta-t-il.
— Alors tu pourras les justifier devant l’audit indépendant que nous avons mandaté.
— Tu ne me fais pas confiance ?
Henri posa sa canne contre la console.
— Je t’ai fait confiance pendant des années. C’est précisément pour cela que je t’ai donné des responsabilités. Mais la confiance n’est pas une autorisation permanente de faire ce que tu veux.
Julien se tourna vers moi.
— Tu es la directrice financière. Tu peux arrêter cette enquête.
Je le regardai avec stupeur.
— Non. Je ne peux pas, et je ne le ferai pas.
— Tu vas laisser des étrangers fouiller dans les comptes de ta propre famille ?
— Ce sont les comptes de l’entreprise. Ils doivent être vérifiés, quel que soit le nom de la personne concernée.
Il s’approcha, puis s’arrêta en voyant le regard de son père.
— Claire, nous devons parler seuls.
— Nous parlerons de notre mariage avec nos avocats si nécessaire. Pour l’entreprise, tout suivra les procédures normales.
Henri reprit la parole.
— Et pour cette maison, Julien, tu vas respecter la décision de Claire. Tu ne peux pas exiger de rester ici après lui avoir annoncé que tu voulais construire une autre vie avec une autre femme.
Julien me regarda comme s’il attendait que je le contredise.
Je ne dis rien.
Il finit par ramasser ses valises.
Avant de franchir la porte, il se retourna vers son père.
— Tu vas le regretter.
Henri resta immobile.
— Peut-être. Les pères font parfois des erreurs avec leurs enfants. Mais je préfère risquer de te décevoir aujourd’hui plutôt que de te laisser croire que l’argent peut remplacer l’honneur.
La porte se referma derrière Julien.
Je m’assis sur la première marche de l’escalier. Tout mon corps tremblait maintenant que la confrontation était terminée.
Henri s’installa près de moi.
— Je suis désolé, Claire.
— Vous n’avez pas à vous excuser pour les choix de votre fils.
— Je ne parle pas seulement de lui. J’aurais dû voir plus tôt ce qu’il devenait. J’ai passé trop de temps à croire qu’en lui donnant davantage de responsabilités, il finirait par comprendre ce qu’elles exigeaient de lui.
Je pris sa main.
— Vous ne pouvez pas vivre sa vie à sa place.
Il acquiesça, puis regarda la porte d’entrée.
— Et toi, tu ne peux pas continuer à vivre la tienne à sa place non plus.
Cette phrase me fit plus mal que je ne l’aurais imaginé.
Depuis des mois, j’avais essayé de préserver le mariage, de protéger les enfants et de maintenir l’entreprise à flot, tout en espérant que Julien finirait par redevenir l’homme que j’avais épousé.
Mais je ne pouvais pas réparer seule une relation que l’autre personne avait décidé de trahir.
Les semaines qui suivirent
Julien partit vivre dans un appartement loué près de Lyon. Il continua d’appeler les enfants et leur expliqua que leurs parents traversaient une période difficile. Nous avons convenu de ne pas les mêler à nos différends et de préserver autant que possible leur quotidien.
Manon, qui avait quatorze ans et remarquait bien plus de choses que nous ne le pensions, me demanda un soir :
— Maman, est-ce que papa va revenir ?
Je m’assis à côté d’elle.