— Je ne sais pas encore, ma chérie. Mais quoi qu’il arrive entre lui et moi, nous resterons tous les deux tes parents.

Elle posa sa tête sur mon épaule.

Je ne lui racontai ni les messages, ni les promesses faites à Camille, ni les paroles prononcées à 1 h 17 du matin. Elle n’avait pas besoin de porter le poids de ces détails pour comprendre que notre famille allait changer.

Pendant ce temps, l’audit de Delmas Industrie se poursuivit. Certaines dépenses furent justifiées, d’autres nécessitèrent des explications supplémentaires. Les conclusions furent transmises aux organes compétents de l’entreprise. Julien fut invité à répondre aux questions concernant les opérations qui relevaient de ses fonctions.

Henri, malgré sa maladie, participa aux réunions essentielles. Il tenait à ce que les décisions soient documentées et que personne ne puisse prétendre plus tard qu’il avait agi sous pression.

Je n’ai jamais cherché à utiliser la situation pour obtenir davantage de pouvoir. J’ai continué à faire mon travail, à présenter les comptes et à défendre les intérêts de l’entreprise. La présidence prévue par le nouveau pacte s’accompagnait de responsabilités précises, d’un contrôle indépendant et d’obligations envers les salariés.

Un soir, Henri m’appela dans son bureau.

— J’ai quelque chose à te demander.

Je m’assis en face de lui.

— Si Julien revient un jour vers nous, sincèrement prêt à changer, ne ferme pas nécessairement toutes les portes. Mais ne confonds pas non plus le pardon avec l’obligation de lui rendre ce qu’il a perdu.

Je regardai les photographies accrochées au mur : Henri plus jeune, devant la première usine ; Julien enfant, assis sur les épaules de son père ; puis toute la famille réunie pour un anniversaire.

— Je ne sais pas si je pourrai lui pardonner, répondis-je.

— Tu n’as pas besoin de le décider aujourd’hui.

Il me sourit faiblement.

— C’est aussi cela, être libre.

Le dernier rendez-vous

Quelques mois plus tard, la santé d’Henri se dégrada. Un après-midi, il me demanda de venir le voir.

Il était installé près de la fenêtre, une couverture sur les genoux. La lumière éclairait les arbres du jardin.

— J’ai parlé à Julien, dit-il.

Je restai silencieuse.

— Il m’a demandé si je pouvais revenir sur le pacte. Je lui ai expliqué que les décisions concernant la société avaient été prises après conseil et que je n’avais pas l’intention de les modifier simplement parce qu’il était mécontent.

— Et comment a-t-il réagi ?

— Il était en colère. Puis il m’a demandé si je pensais qu’il était un mauvais fils.

Henri regarda ses mains.

— Je lui ai répondu que je ne le réduisais pas à ses erreurs. Mais qu’il devait accepter leurs conséquences.

Je m’assis près de lui.

— Vous l’aimez toujours.

— Bien sûr que je l’aime. C’est mon fils. Mais l’amour ne m’oblige pas à lui mentir sur ce qu’il fait.

Il prit une inspiration difficile.

— Claire, je veux que tu comprennes une chose. Je ne t’ai pas choisie pour punir Julien. Je t’ai confié une responsabilité parce que tu sais qu’une entreprise ne se résume pas à celui qui possède les actions. Elle appartient aussi, d’une certaine manière, à ceux qui y travaillent chaque jour et aux familles qui dépendent de leur salaire.

Je sentis les larmes me monter aux yeux.

— Je ferai de mon mieux.

— C’est tout ce que je te demande.

Henri mourut quelques semaines plus tard, entouré de ses proches.

Aux obsèques, Julien resta à distance. Nous nous sommes salués sans nous disputer. La douleur avait effacé, pour quelques heures, notre besoin de nous défendre.

Après la cérémonie, le notaire réunit les membres concernés de la famille pour expliquer les dispositions successorales et les modalités prévues par les actes signés. Julien reçut les droits que la loi lui réservait. La gouvernance de l’entreprise suivit les dispositions établies du vivant d’Henri, sans transfert automatique du contrôle à son fils.

Julien ne perdit donc pas tout.

Mais il ne reçut pas non plus ce qu’il avait déjà promis à Camille.

Quelques jours après les obsèques, il m’appela.

— Je sais que tu ne me dois rien, commença-t-il. Mais je voudrais te demander pardon.

Je ne répondis pas immédiatement.

— Pour Camille ? demandai-je.

— Pour elle. Pour les mensonges. Pour l’argent. Pour avoir parlé de la mort de mon père comme si c’était une occasion à saisir.

Sa voix se brisa sur les derniers mots.

— Je ne peux pas réparer ce que j’ai fait, Claire. Je le sais.

Je regardai la photographie de notre mariage, encore posée sur une étagère.