Claire resta longtemps devant son ordinateur.
Depuis leur mariage, elle tenait un tableau précis de toutes les dépenses du foyer. Thomas, lui, regardait surtout son salaire tomber sur son compte à la fin du mois. Il savait combien il gagnait, mais il n’avait jamais vraiment pris le temps de comprendre où partait son argent.
Elle ouvrit les relevés des six derniers mois.
Loyer. Électricité. Internet. Courses. Assurance habitation. Abonnements. Entretien de la voiture. Cadeaux pour la famille. Restaurants. Vacances.
Puis elle remarqua une série de paiements qu’elle ne reconnaissait pas.
Chaque mois, plusieurs virements de 450 à 700 euros partaient vers un compte qu’elle ne connaissait pas. À cela s’ajoutaient des retraits réguliers et des paiements importants le week-end.
Claire vérifia les libellés.
Certains correspondaient à des restaurants haut de gamme. D’autres à des achats de vêtements et à des réservations d’hôtel.
Elle n’avait jamais été informée de ces dépenses.
Le lendemain, elle demanda à Thomas, sans agressivité :
— Tu as récemment ouvert un nouveau compte bancaire ?
Il leva les yeux de son téléphone.
— Pourquoi cette question ?
— Je fais le point sur nos finances pour notre défi.
Il eut un sourire moqueur.
— Tu vois ? Tu commences déjà à t’inquiéter.
— Je te pose simplement une question.
Thomas posa son téléphone sur la table.
— J’ai mes affaires personnelles, Claire. Je ne vais pas te demander la permission pour chaque euro que je dépense.
— Je ne te demande pas la permission. Je veux comprendre les dépenses qui affectent notre budget commun.
Il se leva.
— Tu gagnerais du temps si tu t’occupais de la maison au lieu de jouer à la comptable.
Claire ne répondit pas.
Elle avait compris que leur défi allait révéler bien plus qu’une différence de méthode pour gérer le budget.
Elle décida donc de se concentrer sur les faits.
Pendant les premiers jours, Thomas continua à vivre comme d’habitude. Il commandait ses repas, achetait son déjeuner à l’extérieur et prenait des taxis lorsqu’il ne voulait pas marcher. Il estimait que son salaire lui permettait ces petites libertés.
Claire, de son côté, prépara ses repas à l’avance, compara les prix des courses et supprima les abonnements qu’elle n’utilisait plus. Elle ne se privait pas de tout, mais chaque dépense avait désormais une raison claire.
Au bout d’une semaine, Thomas commença à se plaindre.
— Tu sais combien coûte un déjeuner près de mon bureau ? C’est devenu ridicule !
Claire referma son ordinateur.
— Tu peux préparer ton repas la veille.
— Je n’ai pas le temps.
— Moi non plus, Thomas. Pourtant, je trouve le temps de préparer les miens.
Il la regarda avec irritation.
— Tu prends vraiment ce défi au sérieux.
— C’est toi qui as accepté.
Le huitième jour, Thomas découvrit que son compte courant était beaucoup moins rempli qu’il ne l’avait imaginé.
Il avait dépensé une partie de son salaire en sorties, en vêtements et en repas commandés. Il lui restait encore des factures à régler, sans compter les dépenses qu’il avait l’habitude de partager indirectement avec Claire.
Pour la première fois, il consulta le tableau des dépenses communes.
Et il découvrit une réalité qui le dérangea profondément.
Depuis deux ans, Claire payait seule plusieurs dépenses importantes du foyer.
Elle réglait l’assurance habitation, une grande partie des courses, les frais d’entretien de l’appartement et certains achats indispensables. Thomas versait davantage pour le loyer, mais il avait toujours présenté cette contribution comme s’il assumait à lui seul la vie du couple.
En réalité, ils contribuaient tous les deux, chacun à leur manière.
Claire ne gagnait pas autant que lui, mais elle gérait les dépenses avec une régularité qui évitait au foyer de se retrouver dans le rouge.
Thomas referma le tableau.
Il n’était pas encore prêt à reconnaître qu’il s’était trompé.
Il préféra appeler Julien.
— Franchement, je ne comprends pas comment tu fais. Depuis que Sophie et moi avons séparé nos dépenses personnelles, j’ai l’impression que mon argent disparaît.
Julien éclata de rire.
— Bienvenue dans le monde réel ! Les femmes ne comprennent pas toujours ce que coûte la vie d’un homme.
Thomas hésita.
— Sophie ne paie pas tout chez vous ?
— Bien sûr que non. Mais ça, je ne vais pas le raconter à tout le monde. Tu imagines si mes amis apprenaient que nous avons une aide-ménagère et que je commande des repas presque tous les soirs ?
Thomas resta silencieux.
Julien continua, sans comprendre qu’il venait de confirmer les soupçons de son ami.
— Écoute, chacun organise son couple comme il veut. Mais il faut garder une certaine image. Un homme doit avoir l’air de maîtriser sa maison.
Après avoir raccroché, Thomas repensa aux paroles de Claire.
Il commençait à comprendre que son modèle de couple reposait en partie sur une comparaison mensongère.