Mais le plus difficile l’attendait encore.
Le douzième jour, le compte commun fut presque à sec.
Une facture annuelle d’assurance automobile venait d’être prélevée. Plusieurs dépenses imprévues s’étaient ajoutées au budget du mois, et Thomas n’avait pas prévu de réserve suffisante.
Il ouvrit son application bancaire, vérifia son solde et sentit la panique monter.
Il restait à peine de quoi couvrir les dépenses essentielles jusqu’à la fin du mois.
Il entra dans la cuisine, où Claire préparait tranquillement le dîner.
— Tu as vu le solde du compte commun ?
— Oui.
— Pourquoi tu ne m’as pas prévenu qu’il ne restait presque rien ?
Claire posa son couteau.
— Nous avons décidé que chacun gérerait son argent personnel et que les dépenses communes seraient réparties clairement. Je t’ai envoyé le calendrier des prélèvements la semaine dernière.
— Mais il y a eu des dépenses imprévues !
— Oui. Et nous devons les examiner ensemble.
Thomas passa une main dans ses cheveux.
— Tu pourrais transférer un peu d’argent sur le compte commun. Tu as sûrement économisé davantage que moi.
Claire le regarda calmement.
— Tu me demandes de remettre de l’argent dans le foyer ?
Il détourna les yeux.
— Nous sommes mariés. Ce n’est pas une question de fierté.
— Je suis d’accord. Mais hier encore, tu me disais que ton salaire te donnait le droit de décider seul de la répartition des tâches. Aujourd’hui, tu veux que je compense les dépenses que tu n’as pas anticipées.
Thomas ne répondit pas.
Claire reprit, sans élever la voix :
— Je peux participer à une dépense commune imprévue. Mais nous devons d’abord regarder les chiffres et décider ensemble. Je ne veux pas que notre argent serve à entretenir une apparence qui nous met en difficulté.
Cette dernière phrase le troubla.
— Quelle apparence ?
Claire posa son téléphone sur la table et lui montra les virements qu’elle avait repérés.
— Ceux-là. Je ne sais pas à quoi ils correspondent. Je ne t’accuse de rien, mais je veux que tu m’expliques pourquoi des sommes importantes quittent ton compte chaque mois alors que tu me répètes que tu supportes seul les charges de notre foyer.
Thomas pâlit.
Il prit le téléphone et parcourut les lignes.
Il ne pouvait plus prétendre qu’il s’agissait d’une simple erreur.
— Ce sont des dépenses personnelles, finit-il par dire.
— D’accord. Mais certaines sont suffisamment importantes pour affecter notre budget commun. Je voudrais comprendre.
Il posa le téléphone.
— Je te répondrai plus tard.
Claire acquiesça.
— Très bien. Mais je ne transférerai pas d’argent sans que nous ayons une vision claire de nos dépenses.
Elle retourna à la préparation du dîner.
Thomas, lui, resta dans la cuisine.
Pour la première fois, il se demandait si le problème venait réellement de son salaire ou de la manière dont il avait choisi de vivre.
Le lendemain, il ouvrit ses relevés détaillés.
Il découvrit que plusieurs dépenses qu’il avait qualifiées de « petits plaisirs » représentaient, cumulées sur plusieurs mois, une somme considérable. Il avait aussi maintenu certains abonnements inutiles et accepté des invitations coûteuses pour ne pas perdre la face devant ses collègues.
Mais les virements réguliers restaient inexpliqués.
Il finit par appeler le service bancaire pour vérifier les informations relatives aux transferts. Les fonds partaient vers un compte personnel dont il était titulaire, mais qu’il utilisait rarement. Ce compte avait été ouvert plusieurs années auparavant, lorsqu’il avait commencé à épargner pour acheter un appartement.
Thomas consulta les opérations.
Il comprit alors que le solde avait chuté à cause de retraits qu’il avait lui-même effectués, sans les intégrer à son budget mensuel. Il avait utilisé une partie de son épargne pour financer des achats personnels, des sorties et des cadeaux coûteux destinés à impressionner son entourage.
Il n’y avait pas de mystérieux bénéficiaire ni de fraude cachée.
Il y avait simplement un homme qui avait dépensé sans mesurer les conséquences, puis reproché à sa femme de ne pas en faire assez.
Thomas s’assit au bord du lit.
Il se souvenait de ses propres paroles : « Comme je gagne plus, je ne devrais même pas toucher à un balai. »
Il avait confondu le fait de gagner davantage avec celui de contribuer davantage à la vie commune.
Le quinzième jour, il retrouva Claire dans le salon.
— J’ai regardé mes comptes, dit-il.
Elle leva les yeux de son livre.
— Et ?
— J’ai dépensé beaucoup plus que je ne le pensais. Je voulais donner l’impression que je réussissais, surtout devant Julien et mes collègues. J’ai utilisé mon épargne sans vraiment compter. Et je t’ai laissé croire que tu devais faire davantage à la maison parce que je gagnais plus.
Il s’arrêta.
— J’ai eu tort.
Claire referma son livre.