À 20 h 17, Julien relut le contrat pour la quatrième fois.
Deux millions d’euros.
Il connaissait le montant, le nom de sa société et les conditions du prêt. Pourtant, une phrase lui glaçait le sang :
« Tout engagement souscrit au nom de la société par M. Julien Morel, garanti par le patrimoine de tiers sans consentement écrit et vérifiable des propriétaires concernés, pourra faire l’objet d’une contestation et d’une demande de remboursement anticipé. »
Il tourna les pages fébrilement. À l’annexe sept figurait une copie d’un document patrimonial de Claire, avec une signature qui ressemblait à la sienne.
Mais ce n’était pas la signature de Claire.
C’était celle qu’il avait fabriquée.
— Ce n’est pas possible… murmura-t-il.
Son téléphone sonna. Le directeur de son établissement bancaire.
— Monsieur Morel, avez-vous reçu les documents qui vous ont été remis ?
— Oui. Il y a une erreur dans le dossier.
— Quelle erreur ?
Julien hésita.
— La signature de mon épouse…
— Votre épouse a formellement contesté tout consentement de sa part. Nous avons également reçu une notification de son avocate concernant des mouvements financiers suspects. Le dossier a été transmis à notre service juridique.
— Mais c’est ma femme !
— Cela ne répond pas à ma question, monsieur Morel.
La communication prit fin.
Julien resta assis dans l’entrée, les trois enveloppes ouvertes devant lui. Pour la première fois, il comprit que Claire ne cherchait pas à lui faire peur. Elle avait commencé à agir.
Et elle avait découvert quelque chose qu’il croyait parfaitement dissimulé.
Première enveloppe : la maison n’était pas ce qu’il prétendait
Le document concernant la maison de Sceaux n’était pas un ordre d’expulsion immédiate, contrairement à ce que Julien imagina d’abord.
Il s’agissait d’une notification officielle relative à la propriété du bien et aux droits patrimoniaux de Claire, accompagnée d’une demande de conservation de certains documents et d’interdiction de toute disposition précipitée dans l’attente des vérifications juridiques.
Julien avait toujours parlé de cette maison comme de son bien.
Il aimait dire à ses associés qu’il l’avait achetée grâce à son travail, qu’il avait financé les rénovations et qu’il avait construit seul leur confort. Il avait même laissé entendre à plusieurs reprises que Claire n’avait pas de véritable patrimoine personnel.
La réalité était plus complexe.
Lorsqu’ils s’étaient mariés, Claire avait déjà hérité de plusieurs biens de son père, dont un portefeuille de placements et des parts dans une société patrimoniale familiale. La maison de Sceaux avait été acquise selon un montage distinct, avec une partie de fonds propres de Claire et un financement dont les modalités de propriété étaient établies par acte notarié.
Julien connaissait l’existence de ces fonds. Il avait simplement toujours considéré qu’ils finiraient par devenir accessibles à ses projets.
Il ouvrit un tiroir pour retrouver l’acte d’achat de la maison.
Vide.
Il en ouvrit un autre.
Rien.
Claire avait récupéré les copies qu’elle conservait dans le bureau, ainsi que ses dossiers personnels. Elle n’avait pas emporté les meubles, les objets de valeur ni les cadeaux qu’il lui avait offerts. Elle avait pris ses papiers, ses effets personnels et les documents nécessaires pour protéger ses droits.
Sur la table, elle avait laissé une feuille.
Une seule phrase, écrite à la main :
« Tu as confondu notre mariage avec un droit de propriété sur ma personne. »
Julien froissa le papier.
— Elle va revenir, dit-il à voix haute.
Mais même lui ne semblait plus croire à cette affirmation.
Deuxième enveloppe : la procédure que Claire n’avait pas annoncée
Le second pli contenait la confirmation du dépôt de plainte de Claire, les références de la procédure et une demande formelle de conservation des éléments susceptibles d’être utiles à l’enquête.
Les faits étaient décrits sans dramatisation : café brûlant projeté au visage et au cou, blessures constatées médicalement, propos entendus par un témoin et circonstances du conflit.
Élodie figurait également parmi les personnes dont le témoignage pourrait être sollicité.
Julien l’appela immédiatement.
— Tu dois dire que c’était un accident.
— Quoi ?
— À propos de ce matin. Tu étais là. Tu as vu qu’elle m’avait provoqué.
Un silence.
— Julien, je n’ai pas dit ça.
— Tu as dit que ce n’était qu’un peu de café !
— Parce que je ne voulais pas que ça dégénère ! Je ne pensais pas que tu allais lui jeter la tasse au visage !
Julien serra le téléphone.
— Tu es ma sœur. Tu vas quand même me soutenir.
— Je te soutiens depuis des années, répondit-elle. J’ai pris de l’argent, tu m’en as donné, et Claire a payé beaucoup de choses. Mais je n’ai jamais demandé que tu la brûles.
Il raccrocha brutalement.