Je suis restée longtemps devant la photocopie, incapable de détourner les yeux de cette signature.
Elle ressemblait à la mienne. Le même « E » légèrement penché, la même boucle au bout de mon nom. Pourtant, je savais que je ne l’avais jamais tracée.
J’ai glissé le document dans mon sac et je suis rentrée chez moi avec une seule idée en tête : ne rien laisser paraître.
Gerardo était dans le salon, au téléphone. Dès qu’il m’a vue, il a raccroché.
— Tu rentres tôt.
— Le guichet était calme.
Il m’a observée quelques secondes, puis a souri.
— Tu as pensé à acheter les boissons pour les noces d’argent ?
— Pas encore.
— Alors fais-le demain. Et n’oublie pas de demander une facture. Je veux que tout soit impeccable.
Je l’ai regardé parler de notre fête comme si rien ne se passait. Comme s’il n’avait pas installé une autre femme dans notre vie, avec une adresse et une signature qui n’étaient pas les siennes.
Ce soir-là, je n’ai pas dormi.
Je repensais à Karla, à la troisième carte d’accès, à la signature falsifiée. Mais surtout, je repensais au billet de loterie que j’avais acheté quelques mois auparavant.
C’était le jour anniversaire de la mort de ma mère.
Elle aimait jouer à la loterie avec six numéros qu’elle avait choisis des années plus tôt. Elle disait toujours qu’ils lui portaient bonheur. Après son décès, j’avais conservé ces chiffres dans un petit carnet.
Un mardi, en passant devant un kiosque, j’avais acheté un billet avec cette combinaison.
Gerardo s’était moqué de moi lorsqu’il l’avait découvert.
— Tu gaspilles encore ton argent, alors que tu ne sais même pas le gérer !
J’avais payé le billet avec quelques pesos économisés sur mes dépenses personnelles. Je ne lui avais pas répondu.
Quelques jours plus tard, j’avais vérifié les résultats.
Les six numéros correspondaient.
J’avais gagné trente millions de pesos.
Je me souviens encore de mes mains tremblantes, du bruit du ventilateur dans la pièce et de la petite photo de ma mère posée sur ma commode. J’avais relu les chiffres tant de fois que je les connaissais par cœur.
J’avais ensuite contacté l’organisme officiel de la loterie pour vérifier la procédure de réclamation. Après les contrôles nécessaires, le gain avait été versé conformément aux règles applicables. J’avais pris conseil auprès d’un professionnel indépendant et organisé les fonds dans des comptes séparés, sans en parler à Gerardo.
Je n’avais pas voulu le tromper pour le plaisir de le tromper.
J’avais simplement eu peur.
Pendant vingt-cinq ans, mon mari m’avait fait croire que je ne savais pas gérer mon propre argent. Je ne savais pas comment il réagirait en découvrant que j’étais devenue millionnaire. Je craignais qu’il ne s’empare de la totalité du gain, qu’il ne m’oblige à financer ses projets ou qu’il ne transforme cette somme en une nouvelle arme pour me contrôler.
Alors j’avais gardé le secret.
Pendant un an, j’avais continué à travailler à la mairie, à faire les courses et à préparer les repas. J’avais acheté quelques vêtements sans extravagance, payé des réparations dans l’appartement et aidé Daniela discrètement à financer une formation professionnelle. Je n’avais pas changé de voiture, ni déménagé, ni affiché la moindre richesse.
Gerardo, lui, n’avait rien remarqué.
Ou plutôt, il avait continué à croire que je ne pouvais rien faire sans lui.
Mais le document concernant Karla changeait tout.
Le lendemain, j’ai appelé Daniela.
— Maman ? Tout va bien ?
Sa voix m’a serré le cœur. Gerardo avait passé des mois à me convaincre que notre fille ne voulait plus entendre parler de moi. Pourtant, elle a répondu dès la deuxième sonnerie.
— J’ai besoin de te parler. Mais pas au téléphone.
— Je peux venir ce week-end.
— Ne préviens pas ton père pour le moment.
Un silence.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
Je lui ai raconté l’histoire de la troisième carte et de la signature falsifiée. Je lui ai aussi expliqué que Karla avait utilisé notre adresse.
Daniela n’a pas paru surprise.
— Maman, il faut que je te dise quelque chose. Il y a plusieurs mois, papa m’a demandé une copie de ta pièce d’identité et un justificatif de domicile. Il disait que c’était pour mettre à jour un dossier d’assurance.
— Tu les lui as donnés ?
— Oui. Je ne voyais pas de raison de refuser. Mais après, il m’a demandé de ne pas t’en parler parce que tu étais, selon lui, trop inquiète pour les papiers administratifs.
J’ai fermé les yeux.
— Et tu as accepté ?
— Je pensais qu’il s’agissait d’une formalité. Je suis désolée, maman.
Je ne lui en voulais pas. Elle aussi avait été habituée à croire son père.
— Ce n’est pas ta faute, ma chérie. Mais je voudrais que tu me dises tout ce que tu sais.