— Parce que certaines dépenses ont été faites pour toi lorsque tu étais enfant. Ton père a payé ta nourriture, ton logement, tes vêtements…

— Il était mon père. C’était son rôle.

— Ne sois pas insolente.

Voilà.

Le masque venait de tomber.

J’ai senti une étrange tranquillité m’envahir.

— Susan, je ne signerai rien sans que mon avocate l’ait examiné.

— Tu vas détruire ton père pour une vieille femme qui t’a monté la tête !

J’ai fermé les yeux.

— Grand-mère est morte. Elle ne peut plus me monter la tête.

— Tu ne sais pas ce qu’elle a fait !

— Alors, dites-moi ce qu’elle a fait. Mais ne m’envoyez pas de documents à signer en prétendant que c’est une formalité.

Elle a raccroché.

Une heure plus tard, mon avocate m’a demandé de lui transférer les messages reçus.

Le document que Susan voulait me faire signer n’était pas une simple autorisation de consultation.

Il contenait une reconnaissance selon laquelle les sommes versées par Richard Henderson au cours de mon enfance auraient constitué une avance sur tout héritage futur, et selon laquelle je renonçais à contester certaines transactions antérieures.

En clair, si j’avais signé, mon père aurait pu s’en servir pour soutenir qu’une partie des sommes qu’il avait prises ou déplacées devait être considérée comme une avance légitime.

L’avocate m’a conseillé de ne rien signer et de transmettre le document aux enquêteurs.

Cette fois, je n’ai pas pleuré.

J’ai imprimé le message, l’ai placé dans un dossier et j’ai écrit la date en haut de la page.

Grand-mère m’avait appris à conserver les reçus.

Je commençais à comprendre pourquoi.

6. L’homme qui avait tout perdu

Les semaines passèrent.

La banque confirma que les documents du fonds fiduciaire désignaient bien Chloe comme bénéficiaire, sous réserve des vérifications successorales nécessaires. Les enquêteurs poursuivirent leurs recherches sur les tentatives de retrait et les transactions immobilières.

Mon père, lui, cessa de m’appeler.

Pendant un temps, je crus qu’il attendait simplement que je me lasse.

Puis j’appris qu’il avait engagé un avocat.

Je ne m’en réjouis pas. Il avait le droit de se défendre, comme toute personne mise en cause. Mais je ne voulais plus être seule face à lui, et je refusais désormais toute conversation privée sur les documents.

Un après-midi, il se présenta devant mon immeuble.

Je le vis par la fenêtre de la cuisine.

Il se tenait près de l’entrée, sans ses gants noirs, sans son sourire narquois. Il paraissait plus vieux que quelques semaines auparavant.

Je descendis, mais je restai à l’intérieur du hall, près du concierge.

— Que veux-tu ? demandai-je.

Il leva les yeux.

— Parler.

— Tu peux parler ici.

Il regarda autour de lui, mal à l’aise.

— Tu n’aurais jamais dû aller à la banque.

J’ai laissé échapper un rire bref, sans joie.

— Tu as jeté le livret de ta mère dans sa tombe.

— Je voulais éviter que tu fasses une erreur.

— Tu m’as dit qu’il ne valait rien.

Il a serré la mâchoire.

— Je savais qu’il y avait des documents.

— Alors, tu savais aussi que tu mentais.

Il n’a pas répondu.

Pendant plusieurs secondes, nous sommes restés face à face.

Puis il a murmuré :

— Tu ne comprends pas ce que ta grand-mère m’a fait.

J’ai pensé à sa lettre.

À ce qu’elle disait de la volonté de ma mère de reprendre ses études, de travailler et de me donner un avenir.

— Peut-être, ai-je répondu. Mais je comprends ce que tu m’as fait, à moi.

Il a levé la tête.

— Je t’ai élevée.

— Tu m’as appris à avoir peur de toi. Tu m’as pris ma bourse. Tu m’as fait croire que je n’étais pas assez intelligente pour terminer mes études. Et quand Grand-mère est morte, tu as jeté son dernier cadeau dans sa tombe en te moquant de moi.

Il a détourné les yeux.

— Je n’ai jamais voulu que tu le prennes comme ça.

— Ce n’est pas à toi de décider comment je dois le prendre.

Son visage s’est contracté.

Pendant un instant, j’ai cru qu’il allait se mettre en colère, comme autrefois.

Mais il a simplement baissé la tête.

— J’ai fait des erreurs.

C’était la première fois qu’il le disait.

Pas « tu m’as mal compris ».

Pas « tu es trop sensible ».

Pas « c’était pour ton bien ».

Des erreurs.

Je n’ai pas répondu immédiatement.

Puis je lui ai dit :

— Si tu veux réparer quoi que ce soit, commence par dire la vérité aux enquêteurs. Et cesse d’essayer de me faire signer des documents.

Il m’a regardée longtemps.

— Et après ?

J’ai senti une douleur profonde me traverser la poitrine.