Julien ne dormit presque pas cette nuit-là.
À trois heures du matin, il était encore devant son ordinateur, les messages de Bernard et de Marc affichés à l’écran. Claire dormait à moitié sur le canapé, épuisée par cette journée qui aurait dû être l’un des plus beaux souvenirs de leur fils.
Julien ouvrit le dossier dans lequel il conservait les preuves de ses aides financières.
Les virements pour le club de tennis d’Emma. Les factures de réparation de la voiture de son père. Les mensualités du crédit de Marc. Les vacances en Bretagne. Les sommes qu’il avait avancées à plusieurs reprises en promettant à Claire que ce serait la dernière fois.
Le total lui donna le vertige.
En quatre ans, il avait versé près de 47 000 euros à sa famille, sans compter les petites dépenses qu’il n’avait jamais pris la peine de noter.
Il ne regrettait pas d’avoir aidé son frère ou son père. Ce qui le blessait, c’était de comprendre que Bernard avait transformé sa générosité en droit acquis, puis utilisé ce droit pour punir son propre petit-fils.
À huit heures, Julien prit sa décision.
Il ne chercherait pas à faire payer Emma pour ce qu’elle avait fait. Elle avait été manipulée par des adultes qui auraient dû lui apprendre le respect.
Mais il ne financerait plus un système dans lequel on pouvait humilier son fils tout en continuant à profiter de son argent.
Il désactiva les virements automatiques destinés aux dépenses personnelles de Bernard, annula les aides non engagées et informa les prestataires concernés qu’il ne prendrait plus en charge les factures futures. Il vérifia également les réservations de vacances et retira son nom de tout projet de financement qui n’avait pas encore été signé.
Pour les sommes déjà engagées contractuellement, il demanda conseil avant d’agir. Il ne voulait pas que sa colère lui fasse commettre une erreur.
Puis il envoya un message à son père.
À partir d’aujourd’hui, je ne financerai plus tes dépenses ni celles de Marc. Je ne signerai aucun prêt pour lui. Ce qui s’est passé hier est inacceptable. Je ne veux pas de justification par téléphone. Si tu souhaites parler, ce sera en présence de Claire et sans menacer ni humilier les enfants.
Bernard répondit en moins d’une minute.
Tu es en train de détruire ta famille pour un gâteau.
Julien posa son téléphone.
Il aurait autrefois passé des heures à rédiger une réponse, à expliquer ses raisons, à essayer de faire comprendre à son père pourquoi il avait mal agi.
Cette fois, il ne répondit pas.
Il monta dans la chambre de Lucas.
Le petit garçon était réveillé, assis dans son lit, son sachet de bougies posé sur la table de nuit.
« Papa ? »
« Oui, mon grand ? »
« Est-ce que papi ne m’aime plus parce que tu n’as pas prêté l’argent à tonton Marc ? »
Julien sentit son cœur se serrer.
Il s’assit au bord du lit.
« Écoute-moi bien. Tu n’as rien fait de mal. Tu n’as pas à payer pour les décisions des adultes. Et personne n’a le droit de te faire du mal pour obtenir quelque chose de moi. »
Lucas baissa les yeux.
« Même si c’est papi ? »
« Même si c’est papi. »
Le garçon resta silencieux, puis posa la question qui brisa définitivement quelque chose en Julien.
« Pourquoi il a préféré donner un téléphone à Emma plutôt que de me laisser manger mon gâteau ? »
Julien attira son fils contre lui.
Il n’avait pas de réponse qui puisse réparer cette blessure.
Alors il fit la seule chose utile : il resta avec lui.
À dix heures, Bernard débarqua chez Julien sans prévenir.
Il entra dans le salon, posa ses clés sur la table et désigna son fils du doigt.
« Tu as annulé mes virements ? »
Julien se leva.
« Bonjour, papa. »
« Ne joue pas à ça avec moi ! La banque m’a appelé. L’assurance de ma voiture n’est plus payée, et le couvreur m’a dit que tu avais annulé le règlement prévu pour la réparation du toit. »
Claire apparut dans l’encadrement de la cuisine.
« Vous avez pensé à demander comment allait Lucas ? »
Bernard l’ignora.
« Julien, tu vas rétablir tout ça. Ton père n’est pas un étranger. »
« Justement. Tu es mon père. Tu étais censé protéger ton petit-fils, pas organiser son humiliation. »
Bernard leva les yeux au ciel.
« Encore cette histoire de gâteau ! »
« Tu as promis un téléphone à une enfant pour qu’elle détruise le gâteau d’un autre enfant. Et tu as demandé à Marc de choisir le moment pour que tout le monde regarde. Ce sont tes propres messages. »
« Emma ne savait pas ce qu’elle faisait ! »