Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Pas parce que j’avais peur de Clark, mais parce que je repensais à son sourire lorsqu’il m’avait expliqué que mon essence lui appartenait presque de droit.

J’avais travaillé quarante-deux ans pour pouvoir profiter tranquillement de ma retraite. J’avais économisé chaque dollar, entretenu ma maison et réparé moi-même cette vieille camionnette. Et voilà qu’un homme qui gagnait deux fois ma pension estimait pouvoir se servir chez moi parce que j’avais les cheveux gris.

Le lendemain, j’ai appelé mon ami Walter, ancien mécanicien et voisin depuis vingt ans.

« J’ai besoin de ton aide pour donner une petite leçon à quelqu’un. »

Il a ri.

« J’espère que tu ne comptes pas faire exploser sa voiture. »

« Non. Je compte simplement lui faire découvrir le prix de ce qu’il croit gratuit. »

Nous avons commencé par installer un bouchon de réservoir verrouillable, puis une seconde caméra couvrant l’entrée de mon allée. J’ai également conservé les enregistrements précédents sur une clé USB.

Mais ma véritable idée était ailleurs.

Le samedi suivant, j’ai organisé un petit barbecue dans mon jardin. J’ai invité plusieurs voisins, dont Clark, évidemment.

Il est arrivé avec sa femme et ses deux enfants, un grand sourire aux lèvres.

« Alors, vieux monsieur, toujours avec ton camion qui consomme comme un tracteur ? » lança-t-il en riant.

Je lui ai tendu une assiette.

« Ne t’inquiète pas. J’ai trouvé une solution à mon problème de carburant. »

Il a haussé les épaules.

« Tant mieux. Avec les prix actuels, il faut savoir être malin. »

Je l’ai regardé droit dans les yeux.

« Tu as parfaitement raison. Il faut être malin. Mais il faut aussi être honnête. »

Puis j’ai sorti une petite télévision que j’avais installée sur la table du patio.

« Avant de manger, j’aimerais montrer quelque chose à tout le monde. »

J’ai lancé la première vidéo.

L’image était parfaitement nette. On y voyait Clark, à deux heures dix-sept du matin, traverser mon allée avec un bidon rouge. Il regardait autour de lui, s’accroupissait près de ma camionnette, puis sortait un tuyau de son sac.

Pendant plusieurs minutes, il siphonnait tranquillement mon essence.

Personne ne parlait.

J’ai lancé une deuxième vidéo, puis une troisième. Les dates étaient différentes, mais le scénario restait identique.

Le visage de Clark avait changé de couleur.

« C’est… c’est sorti de son contexte ! » bredouilla-t-il.

Je pris une gorgée de limonade.

« Vraiment ? Tu veux peut-être nous expliquer le contexte dans lequel tu as besoin de siphonner le réservoir de ton voisin à deux heures du matin ? »

Sa femme se tourna lentement vers lui.

« Clark ? »

Il essaya de rire.

« Ce n’est que de l’essence. Il ne roule presque jamais avec cette camionnette ! »

Je hochai la tête.

« C’est exactement ce que tu m’as dit lorsque je suis venu te voir. Tu as même expliqué que je devais partager parce que j’étais retraité. »

Un voisin, monsieur Peterson, posa sa fourchette.

« Donc tu lui volais son carburant depuis des semaines ? »

Clark se redressa.

« Ce n’est pas du vol entre voisins ! »

Walter éclata d’un rire sans joie.

« Ah bon ? Depuis quand le vol change-t-il de nom quand on habite à côté ? »

Je sortis alors une chemise contenant les factures de carburant et un relevé des quantités manquantes. J’avais soigneusement calculé la valeur de l’essence disparue.

« J’ai également conservé les enregistrements originaux. Et demain matin, ils seront remis à la police avec ma déclaration. »

Clark se leva brusquement.

« Tu n’oserais pas ! Tu vas vraiment appeler la police pour quelques litres ? »

Je le regardai calmement.

« Ce n’est pas une question de litres. C’est une question de respect. »

Son épouse semblait bouleversée. Elle prit ses enfants par la main et quitta le jardin sans même regarder son mari.

La fête se termina peu après.

Mais l’histoire ne s’arrêta pas là.

Le lundi matin, deux policiers vinrent recueillir ma déposition. Je leur remis les vidéos, les factures et les dates des incidents. Ils contactèrent ensuite Clark pour l’interroger.

Il finit par reconnaître les faits. L’enquête permit également de découvrir qu’il avait utilisé le même procédé chez un autre voisin, une personne âgée qui n’avait pas osé se plaindre.

Cette fois, il ne pouvait plus prétendre à un simple malentendu.

Il dut rembourser le carburant dérobé et faire face aux conséquences judiciaires de ses actes. Son employeur, qui utilisait son véhicule pour certaines missions professionnelles, fut également informé de l’affaire lorsque les enquêteurs découvrirent qu’il avait parfois utilisé l’essence volée pour ses déplacements.

Quelques jours plus tard, Clark vint frapper à ma porte.

Il n’avait plus son sourire arrogant.