Camille devait partir. Elle le comprit au moment précis où une troisième latte du plancher grinça au-dessus de sa tête.
Elle n’avait aucune raison de risquer sa sécurité pour obtenir une explication. Les documents étaient photographiés, les preuves sauvegardées et Élodie avait reçu son message. Il lui restait à sortir sans attirer l’attention.
Elle rangea son téléphone dans sa poche et prit le seau qu’elle avait laissé près de la porte.
— Camille ? lança une voix masculine depuis la mezzanine.
Elle se figea.
Ce n’était pas Julien.
La voix était plus grave, légèrement rauque.
— Je sais que tu es là. Tu peux monter, on doit parler.
Camille posa lentement le seau.
— Qui êtes-vous ?
Un silence.
Puis l’homme apparut derrière la rambarde. La quarantaine, une chemise blanche froissée, un téléphone dans la main. Elle l’avait déjà aperçu une fois chez Monique, quelques mois plus tôt. Julien l’avait présenté comme un ancien associé, un certain Damien Roussel.
— Tu n’aurais pas dû ouvrir les dossiers, dit-il.
Camille sentit son cœur cogner contre ses côtes.
— Alors pourquoi les avoir laissés ouverts ?
Damien esquissa un sourire sans joie.
— Parce que tu étais censée nettoyer, pas fouiller.
Elle comprit immédiatement que sa présence n’était pas accidentelle. Il avait probablement été chargé de surveiller la maison pendant qu’elle s’occupait des documents.
— Je vais partir, dit-elle simplement.
— Attends. Julien veut juste que tu signes quelques papiers. Après, tout le monde pourra reprendre sa vie normalement.
— Quels papiers ?
— Ceux qui permettront d’éviter des complications inutiles.
Camille recula d’un pas.
— Je préfère en parler avec mon avocate.
Le visage de Damien se durcit.
— Tu crois vraiment qu’une avocate pourra t’aider si tous les virements sont à ton nom ?
Elle ne répondit pas.
Il venait de confirmer ce qu’elle soupçonnait : ils avaient préparé des preuves pour la faire accuser.
Son téléphone vibra de nouveau.
Un message d’Élodie s’afficha sur l’écran verrouillé :
« J’ai reçu tes photos. Ne touche plus à rien. Sors de là et appelle-moi dès que tu es en sécurité. »
Camille n’eut pas le temps de répondre.
Damien descendit deux marches.
— Donne-moi ton téléphone.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Non.
Il s’arrêta.
Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea. Puis une voix retentit depuis le rez-de-chaussée.
— Damien ? Tu es encore là-haut ?
C’était Monique.
Elle venait de rentrer.
Camille profita de cette distraction pour se diriger vers la porte. Elle ne courut pas. Elle ne cria pas. Elle sortit simplement, descendit les marches du perron et rejoignit sa voiture.
Lorsqu’elle démarra, son téléphone sonna.
Julien.
Elle décrocha en activant le haut-parleur.
— Tu es partie ? demanda-t-il.
— Oui.
— Tu n’as pas fini le nettoyage.
Camille eut un rire nerveux.
— Julien, il y avait des documents portant mon identité dans le bureau de ta mère. Des factures de mon entreprise. Des relevés bancaires. Et un plan pour me faire vendre mon appartement.
Un silence glacial s’installa.
— Tu as fouillé dans ses affaires ? répondit-il enfin.
Cette réaction acheva de dissiper ses derniers doutes.
— Tu savais ce qu’il y avait dans ce dossier.
— Tu ne comprends pas ce que tu as vu.
— Alors explique-moi les 186 400 € de virements.
Julien ne répondit pas.
Elle continua :
— J’ai les documents. J’ai envoyé les photographies à mon avocate. Et je ne signerai rien.
Il se mit à parler très vite.
— Camille, écoute-moi. Damien devait seulement nous aider à réorganiser nos finances. Maman avait des dettes, mon entreprise a échoué, tout s’est accumulé. Je voulais éviter qu’on perde la maison.
— En utilisant mon identité ?
— Ce n’était pas censé aller aussi loin.
— Et mon appartement ?
Il se tut.
Camille sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Tu as préparé tout cela pendant que je payais les factures, que je travaillais dix heures par jour et que je croyais encore que nous étions un couple.
— Je voulais qu’on puisse repartir de zéro !
— Non, Julien. Tu voulais repartir de zéro avec mon argent et mon appartement.
Elle raccrocha.
Le dossier des 186 400 €
Le lendemain matin, Camille se rendit au cabinet d’Élodie.
Son amie l’écouta raconter les événements, puis examina les photographies une à une. Elle ne chercha pas à minimiser la situation.
— Il faut distinguer ce que les documents prouvent déjà de ce qu’il reste à établir, expliqua-t-elle. Mais il y a suffisamment d’éléments pour agir rapidement.