Car quelque chose me dérangeait encore.
Lors de la réception, l’homme qui avait parlé du pari avait mentionné trois ans.
Il n’avait pas dit qu’Adrien avait retrouvé la vue trois ans plus tôt.
Il avait dit que le pari avait duré trois ans.
Cette nuance me hantait.
Qu’est-ce qui avait réellement commencé trois ans auparavant ?
Et qui avait eu l’idée de cette mise en scène ?
2. Les documents que personne ne m’avait demandé de comprendre
Deux jours après mon départ, mon avocat m’appela.
Il avait examiné les premiers documents que je lui avais transmis concernant notre vie commune et les dépenses liées à Adrien.
— Camille, j’ai besoin que vous me racontiez précisément comment vous avez organisé ses rendez-vous et ses affaires professionnelles pendant ces trois années.
Je lui expliquai que j’avais régulièrement reçu des dossiers techniques, des factures et des documents administratifs.
Au départ, Adrien me demandait simplement de lui lire les informations essentielles.
Puis il avait commencé à me faire résumer des rapports.
Enfin, il exigeait que je lui explique certains tableaux de télémétrie, les comptes rendus des essais et les relevés de performance.
Il m’avait affirmé que cela l’aidait à garder l’esprit actif malgré son handicap.
Je m’étais appliquée.
Je ne connaissais pas grand-chose aux voitures de course avant notre mariage. Mais j’avais appris à distinguer les températures de pneus, les variations de pression, les temps au tour et les différences entre plusieurs réglages.
Je ne prétendais pas être ingénieure.
Pourtant, je comprenais désormais assez bien ces données pour repérer une incohérence.
Mon avocat me demanda alors :
— Avez-vous encore accès à ces documents ?
— À certains, oui. Mais je n’ai pas emporté les dossiers professionnels de mon mari.
— C’est préférable. Ne cherchez pas à accéder à ses comptes ni à récupérer des documents auxquels vous n’avez plus le droit d’accéder. Conservez uniquement ce que vous possédez légitimement et ce que vous avez reçu dans le cadre de votre propre travail.
Je suivis son conseil.
Le soir même, je rouvris un carnet dans lequel j’avais pris des notes pour Adrien.
Je ne cherchais pas de preuves contre lui. Je voulais comprendre ce qu’il m’avait fait apprendre.
À ma grande surprise, je découvris plusieurs annotations concernant une saison de compétition particulière.
Une série de données avait été modifiée entre deux versions d’un rapport.
Un temps au tour figurait dans un tableau, mais pas dans le document récapitulatif.
Une observation sur le comportement de la voiture avait été reformulée de manière à rendre un problème technique moins évident.
J’avais signalé ces différences à Adrien, à l’époque.
Il m’avait répondu :
« Ne t’occupe pas de ça. Ce sont des détails que tu ne comprends pas. »
Je m’étais tue.
À présent, je savais au moins que ces différences méritaient une explication.
Je transmis mes notes à mon avocat, en précisant que je ne pouvais pas établir leur signification ni affirmer qu’une faute avait été commise.
Il me conseilla de ne tirer aucune conclusion prématurée.
Je compris alors que mon prochain combat ne serait pas de faire éclater un scandale.
Ce serait de séparer ce que je savais réellement de ce que je soupçonnais.
Et, pour la première fois depuis trois ans, je n’avais plus besoin de demander à Adrien ce que je devais penser.
3. La véritable raison de son pari
Une semaine plus tard, je reçus un appel d’un numéro inconnu.
— Madame Morel ? Je m’appelle Vincent Renaud. Je travaille dans l’entourage sportif d’Adrien depuis plusieurs années.
Je me raidis.
— Que voulez-vous ?
— Je voudrais vous expliquer certaines choses. Je pense que vous méritez de connaître toute l’histoire.
Nous convînmes d’un rendez-vous dans un café public, en journée.
Vincent arriva avec quelques minutes de retard. Il semblait mal à l’aise.
— Je ne suis pas fier de ce que je vais vous raconter, commença-t-il.
Je ne répondis pas.
— Après l’accident, Adrien a réellement souffert de troubles visuels. Les premiers examens étaient préoccupants. Il avait peur de ne plus jamais pouvoir conduire.
Je sentis ma colère se mêler à une forme de confusion.
— Alors, au début, il ne mentait pas ?
— D’après ce que j’ai compris, ses difficultés étaient réelles au départ. Mais je ne suis pas médecin et je ne peux pas vous dire exactement à quel moment sa vision s’est rétablie.
— Et le pari ?
Vincent baissa les yeux.
— Quelques mois après l’accident, il a commencé à participer à des événements privés. Il y retrouvait des amis, des sponsors et d’anciens partenaires. Lorsqu’il a constaté qu’il pouvait de nouveau voir suffisamment bien pour se déplacer sans aide, il a gardé cela secret auprès de vous.
Je serrai mes doigts autour de ma tasse.
— Pourquoi ?