— Au début, il disait qu’il avait besoin de temps pour comprendre sa récupération et protéger son retour dans le sport. Puis il a commencé à apprécier le fait que vous preniez tout en charge. Il a plaisanté sur votre dévouement. Certains ont trouvé cela cruel. D’autres ont suivi le mouvement.
— Et le pari ?
Vincent hésita.
— Il a parié avec plusieurs personnes qu’il réussirait à maintenir cette situation pendant trois ans sans que vous découvriez la vérité.
Je sentis mon visage devenir brûlant.
— Ils ont parié sur ma vie ?
— Oui.
— Sur mes nuits de travail ? Sur mes économies ? Sur le fait que je l’aide à s’habiller, à manger, à se déplacer ?
Vincent ne répondit pas.
Je me levai, incapable de rester assise.
— Vous savez ce qui me fait le plus mal ? Ce n’est même pas que vous ayez tous trouvé cela amusant. C’est que vous m’ayez vue devant vous pendant trois ans, épuisée, et que pas un seul d’entre vous n’ait eu le courage de me dire la vérité.
Vincent se passa une main sur le visage.
— Je suis désolé.
— Vous auriez pu me le dire avant.
— Oui.
Je quittai le café sans lui serrer la main.
Dans la rue, je m’arrêtai près d’un passage piéton.
Les voitures passaient devant moi. Les gens se pressaient sur le trottoir. Le monde continuait comme si rien ne s’était produit.
Je pensais à mon père.
À ses mains tachées de graisse.
À ses conseils.
À son hospitalisation.
Et à ces 50 000 euros que j’avais demandés à mon mari en pensant qu’il pouvait m’aider.
Adrien ne m’avait pas seulement refusé un prêt.
Il avait refusé de m’aider alors qu’il savait que j’étais en train de perdre la personne qui m’avait toujours protégée.
Puis il avait continué à vivre comme si ma douleur était une gêne dans son emploi du temps.
Je sortis mon téléphone et appelai mon avocat.
Je lui racontai cette conversation, sans prétendre que les paroles de Vincent suffisaient à démontrer chaque détail.
Il me conseilla de conserver le compte rendu de mes échanges et de ne pas diffuser publiquement des accusations que je ne pouvais pas encore étayer.
Je suivis son conseil.
Mais intérieurement, quelque chose avait changé.
Je ne cherchais plus à comprendre comment sauver mon mariage.
Je cherchais à comprendre comment retrouver ma vie.
4. Le jour où Adrien est venu me chercher
Deux semaines après mon départ, Adrien se présenta devant l’immeuble d’Élodie.
Je le vis depuis la fenêtre.
Il portait ses lunettes noires et tenait sa canne.
Mon premier réflexe fut de croire qu’il recommençait son rôle.
Puis je remarquai qu’il ne cherchait pas à attirer l’attention. Il restait près de l’entrée, la tête baissée.
Élodie me demanda si je voulais qu’elle appelle quelqu’un.
— Non. Je vais lui parler ici, dans le hall.
Je descendis, accompagnée d’Élodie.
Adrien leva la tête lorsque je m’approchai.
— Camille.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il retira ses lunettes.
Ses yeux étaient parfaitement ouverts.
— Je veux que tu rentres.
Je ne répondis pas.
— Je sais que j’ai fait des choses impardonnables, continua-t-il. Mais tu ne peux pas jeter trois ans de mariage comme ça.
— Ce n’est pas moi qui les ai jetés.
Il serra les lèvres.
— J’ai fait une erreur.
— Une erreur, c’est oublier un rendez-vous. Ce que tu as fait, c’est organiser un mensonge pendant trois ans.
— Au début, je ne savais pas comment te dire que je retrouvais la vue.
— Et après ?
Il baissa les yeux.
— Après, c’est devenu plus compliqué.
— Non, Adrien. C’est devenu plus confortable pour toi.
Il ne répondit pas.
Je sentis une étrange sérénité m’envahir. Je n’avais plus besoin de hausser la voix pour qu’il comprenne que je ne céderais pas.
— Je t’ai aimé. J’ai pris soin de toi parce que je croyais que tu avais besoin de moi. Je t’ai accompagné à l’hôpital, j’ai travaillé pour payer nos dépenses et j’ai renoncé à beaucoup de choses pour rester auprès de toi.
Ma voix trembla.
— Et lorsque mon père était en train de mourir, tu m’as chassée de chez nous parce que tu ne voulais pas prêter 50 000 euros.
— Je ne pouvais pas savoir qu’il allait mourir deux jours plus tard.
— Tu n’avais pas besoin de le savoir. Tu savais qu’il était gravement malade. Tu savais que j’avais peur. Tu savais que je te demandais de l’aide.
Il passa une main sur son front.
— Je peux réparer ça.
— Non.
Le mot sortit sans colère.