La police avait également retrouvé, dans les archives de l’entreprise de rénovation, une copie d’un courriel envoyé quelques heures avant sa disparition. Élodie y écrivait qu’elle avait découvert des factures falsifiées et qu’elle souhaitait rencontrer le responsable du chantier pour lui remettre des preuves.
Le nom du destinataire avait été supprimé d’une ancienne copie informatique. Une sauvegarde plus complète permettrait peut-être de le retrouver.
Pendant ce temps, Antoine continuait de se comporter comme un mari inquiet.
Il m’envoyait des messages pour demander des nouvelles de Lila. Il disait qu’il comprenait ma peur, qu’il ne m’en voulait pas d’avoir appelé la police et qu’il voulait simplement rentrer chez lui.
Puis, un soir, il m’écrivit :
« Tu sais que je ne ferais jamais de mal à notre fille. Dis-moi au moins quand je pourrai la voir. »
Je relus le message plusieurs fois.
Il ne parlait ni d’Élodie, ni des travaux, ni des preuves découvertes dans notre appartement.
Il parlait de Lila.
J’avais envie de croire qu’il restait quelque chose de l’homme que j’avais épousé. Mais je savais désormais qu’un message tendre ne répondait à aucune question.
Je transmis ses messages à l’inspectrice et laissai les rencontres concernant notre fille être organisées dans un cadre sécurisé.
Trois jours plus tard, les enquêteurs retrouvèrent enfin le courriel original.
Le destinataire n’était pas Antoine.
C’était Laurent Perrin, son frère aîné.
Je ne savais même pas qu’Antoine avait un frère.
Il m’avait toujours raconté que sa famille était réduite à quelques cousins éloignés. Lorsque j’avais posé des questions sur son enfance, il répondait vaguement qu’il préférait ne pas parler du passé.
L’inspectrice m’expliqua que Laurent avait été responsable de la société de rénovation qui intervenait dans notre immeuble. Il avait quitté la région peu après la disparition d’Élodie et n’avait plus été entendu dans le cadre de l’enquête initiale.
Antoine, lui, avait participé aux travaux.
Les enquêteurs cherchaient maintenant à déterminer ce que chacun savait et pourquoi certains éléments n’avaient jamais été transmis à la police.
Je crus d’abord que le secret se limitait à une affaire de fraude et à une disparition ancienne.
Puis l’inspectrice me demanda si Antoine m’avait déjà parlé de son frère devant Lila.
Je répondis que non.
Elle m’expliqua alors qu’un témoin venait de se manifester : une ancienne voisine se souvenait avoir vu Laurent entrer dans l’immeuble, tard le soir, quelques jours après la disparition d’Élodie. Elle avait également entendu une dispute entre les deux frères.
Le témoin ne pouvait pas préciser ce qui avait été dit. Son souvenir devait être vérifié et confronté aux autres éléments.
Mais il confirmait une chose : Laurent et Antoine avaient tous deux fréquenté les lieux au moment des événements.
Je passai la nuit à repenser aux cinq années de mon mariage.
Antoine nettoyant le lavabo pendant que je préparais le dîner. Antoine vérifiant la grille avant le passage de l’aide ménagère. Antoine se réveillant pour retourner dans la salle de bains, parfois sans allumer la lumière du couloir.
J’avais appelé cela une manie.
Peut-être était-ce devenu, pour lui, une façon de garder le contrôle sur un endroit qui lui rappelait ce qu’il avait fait — ou ce qu’il avait aidé quelqu’un à cacher.
Je ne pouvais pas encore savoir lequel.
Une semaine après la découverte, les résultats officiels établirent que les fragments biologiques correspondaient à Élodie Marchal. Les enquêteurs ouvrirent de nouvelles investigations pour déterminer les circonstances de sa mort et les responsabilités de chacun.
Antoine fut interrogé à plusieurs reprises. Son frère Laurent fut recherché puis retrouvé à l’étranger. Les deux hommes durent répondre aux questions des enquêteurs, et les éléments recueillis furent transmis à la justice.
Je n’assistai pas aux auditions. Je n’avais plus besoin d’entendre Antoine improviser des explications pour savoir que notre vie commune reposait sur des silences dont j’ignorais tout.
Ce qui me hantait le plus n’était pas seulement la possibilité qu’il ait participé à un crime.
C’était le souvenir de toutes ces fois où il avait bordé Lila, préparé son petit-déjeuner ou embrassé mon front avant de partir travailler, puis s’était enfermé dans cette salle de bains pour nettoyer encore et encore.
Je ne savais pas si ces gestes traduisaient la peur d’être découvert, la culpabilité ou autre chose.
Je savais seulement que je ne pourrais plus jamais les regarder comme avant.
Quelques mois plus tard, j’emménageai avec Lila dans un autre appartement. Sarah m’aida à retrouver un peu de stabilité, mais elle ne prétendit jamais que le temps effacerait tout.
Un soir, alors que je bordais ma fille, elle me demanda :
— Maman, pourquoi on ne rentre plus à la maison ?
Je lui caressai les cheveux.