À la place de Claire, je ne me serais pas précipitée pour sauver Antoine. Mais je n’aurais pas non plus utilisé ses erreurs pour me venger. Jacques lui avait confié une responsabilité, pas une arme. Et ce qu’elle allait découvrir dans cette seconde enveloppe lui ferait comprendre que le testament ne concernait pas seulement une fortune, mais aussi un mensonge que toute la famille avait accepté de croire.

Claire attendit que les derniers invités quittent le salon avant d’ouvrir l’enveloppe.

Maître Lambert lui indiqua un petit bureau au fond du couloir. Antoine voulut la suivre, mais le notaire l’arrêta.

—Monsieur Delcourt, ces documents vous concernent directement. Madame Moreau doit pouvoir les examiner sans pression.

—Sans pression ? s’emporta Antoine. Elle vient de récupérer le contrôle de mes entreprises !

—Non, répondit calmement le notaire. Elle vient d’accepter une mission que votre père lui a confiée. Ce n’est pas la même chose.

Sophie rejoignit Antoine et lui saisit le bras.

—Ne la laisse pas faire. Elle attendait ce moment depuis votre divorce. Elle veut te faire payer de l’avoir quittée.

Claire entendit ces mots depuis le bureau. Elle ne répondit pas.

Elle avait passé quinze ans à essayer de prouver qu’elle méritait sa place auprès des Delcourt. Elle ne comptait pas consacrer les années suivantes à convaincre Sophie du contraire.

Elle referma la porte.

À l’intérieur de l’enveloppe se trouvaient trois relevés bancaires, des copies de contrats et une lettre manuscrite de Jacques.

Elle commença par les relevés.

Plusieurs millions d’euros avaient quitté les comptes de sociétés liées au groupe au cours des dix-huit derniers mois. Les virements avaient été présentés comme des avances destinées à financer de nouveaux projets immobiliers. Pourtant, certaines entreprises bénéficiaires n’avaient jamais réellement commencé leurs activités.

D’autres avaient été créées quelques semaines seulement avant de recevoir l’argent.

Claire connaissait plusieurs de ces noms.

Elle les avait déjà vus lorsqu’elle travaillait encore pour Antoine.

À l’époque, elle avait signalé des irrégularités dans des dossiers que son ex-mari lui avait demandé de valider. Il lui avait répondu que les opérations étaient parfaitement légales et que son père avait donné son accord.

Quelques jours plus tard, Antoine lui avait demandé de ne plus intervenir dans les affaires du groupe.

Puis leur divorce avait été prononcé.

Claire avait cru que son départ avait simplement arrangé tout le monde.

Maintenant, elle comprenait que Jacques avait continué à enquêter.

Elle déplia la lettre.

« Claire,

Si vous lisez ces lignes, c’est que je ne suis plus là pour empêcher mon fils de confondre sa liberté avec l’absence de conséquences.

Je ne vous demande pas de le détruire. Je vous demande de ne pas le protéger aveuglément.

J’ai commis une erreur en lui donnant trop tôt les moyens de réussir sans lui apprendre à reconnaître ses erreurs. Chaque fois qu’il prenait une mauvaise décision, je réparais les dégâts. Je pensais préserver mon fils. En réalité, je lui apprenais que quelqu’un finirait toujours par payer à sa place.

Vous avez essayé de me prévenir. Je ne vous ai pas écoutée assez tôt.

Les documents joints montrent ce que j’ai découvert. Certains actes d’Antoine peuvent avoir des conséquences juridiques. D’autres relèvent de décisions de gestion irresponsables. Je ne veux pas que vous les confondiez.

Faites vérifier chaque élément par des professionnels indépendants. Protégez les salariés, les associés et les entreprises. Si Antoine accepte enfin d’assumer ses responsabilités, laissez-lui la possibilité de le faire. Mais ne sacrifiez jamais la vérité pour lui offrir une nouvelle chance.

Vous avez été la personne la plus honnête de cette famille, même lorsque cela vous a coûté votre mariage.

Je vous demande pardon de ne pas vous avoir défendue plus tôt.

Jacques Delcourt »

Claire relut la dernière phrase.

Elle avait imaginé beaucoup de choses pendant les derniers mois de Jacques : sa peur de perdre le contrôle, son inquiétude pour son fils, sa volonté de préserver le patrimoine familial.

Elle n’avait pas imaginé qu’il lui demanderait aussi pardon.

Pourtant, les documents soulevaient une question plus urgente que ses regrets.

Qui avait autorisé les virements ?

Et pourquoi certaines signatures semblaient-elles avoir été reproduites sur des contrats dont les originaux avaient disparu ?

Claire appela Maître Lambert.

—Je veux qu’un cabinet indépendant examine ces opérations. Pas celui qui travaille habituellement pour le groupe.

—C’est également ce que je vous recommande, répondit-il. Jacques avait prévu cette éventualité. Une procédure de contrôle externe peut être déclenchée dès aujourd’hui.

—Alors déclenchez-la. Et jusqu’à ce que nous connaissions les faits, personne ne doit détruire, déplacer ou modifier les documents concernés.

—Je m’en occupe.

Claire marqua une pause.

—Et je veux qu’Antoine soit informé de l’examen. Je ne veux pas qu’il puisse prétendre qu’on lui a caché quoi que ce soit.

Lorsqu’elle ressortit, Antoine l’attendait devant la cheminée.

Sophie se tenait derrière lui, les bras croisés.