—Alors ? demanda Antoine. Tu as trouvé quoi ? De quoi me faire chanter ?
Claire rangea la lettre dans son dossier.
—Des opérations financières qui doivent être vérifiées.
—Tu sais très bien que mon père m’a autorisé à gérer le groupe.
—Il faudra le démontrer.
Il la fixa comme s’il ne la reconnaissait plus.
—Tu étais ma femme. Tu sais comment fonctionne cette famille.
—Justement, Antoine. Je sais aussi combien de fois j’ai dû réparer des décisions que tu refusais de regarder en face.
Il détourna les yeux.
Sophie intervint aussitôt :
—C’est ridicule. Tu as obtenu ce que tu voulais. Tu contrôles maintenant les biens de la famille. Pourquoi ne pas simplement signer les documents dont Antoine a besoin et laisser tout le monde tranquille ?
Claire se tourna vers elle.
—Parce que ces biens ne m’appartiennent pas personnellement. Je suis responsable de leur administration. Je ne peux pas engager les actifs du fonds pour financer un projet dont la solidité n’a pas été démontrée.
—Tu veux donc le voir échouer !
—Je veux savoir si son projet peut réussir sans mettre en danger les autres entreprises.
Antoine serra les mâchoires.
—Tu pourrais au moins m’accorder un délai.
—Je peux accepter que tu présentes un dossier complet à un comité indépendant. Je ne peux pas te promettre un financement avant que les garanties soient vérifiées.
Pour la première fois, Antoine n’eut pas de réponse immédiate.
Il avait l’habitude que les portes s’ouvrent lorsqu’il prononçait son nom. Il avait grandi en pensant que les difficultés étaient temporaires, parce que son père disposait toujours d’une solution.
Mais cette fois, Jacques avait laissé derrière lui une règle claire : personne ne pourrait utiliser le patrimoine familial comme une réserve d’argent personnelle.
Sophie entraîna Antoine à l’écart.
—Tu ne peux pas la laisser te parler ainsi. Si tu perds ce projet à Nice, tout le monde saura que tu n’es pas capable de diriger l’entreprise.
Antoine lui répondit sèchement :
—Et si les documents révèlent que j’ai fait une erreur, tu proposes quoi ? Que je fasse comme si de rien n’était ?
Sophie resta silencieuse.
Elle avait épousé l’idée d’une vie confortable auprès d’un homme puissant. Elle n’avait jamais envisagé que cette puissance puisse dépendre d’une femme qu’elle méprisait.
Les semaines suivantes furent difficiles.
L’audit indépendant confirma que plusieurs opérations avaient été mal documentées. Une partie des fonds avait été transférée vers des sociétés liées à des partenaires d’Antoine. Certains contrats avaient été signés sans les validations nécessaires. Les enquêteurs ne purent toutefois pas attribuer immédiatement toutes les irrégularités à une intention frauduleuse : certaines relevaient de négligences, d’autres exigeaient des vérifications supplémentaires.
Claire refusa de tirer des conclusions avant la fin de l’examen.
Elle suspendit les nouveaux engagements financiers liés aux opérations contestées et fit protéger les sommes encore disponibles. Les salaires furent maintenus. Les responsables concernés durent fournir des explications, et les éléments susceptibles de relever d’une infraction furent transmis aux autorités compétentes.
Antoine fut convoqué à plusieurs réunions.
Au début, il se défendit contre chaque question. Il accusait les comptables, les partenaires et parfois même son père de lui avoir laissé des dossiers incomplets.
Puis, un matin, il arriva seul au siège du groupe.
Il demanda à voir Claire.
—J’ai lu le rapport préliminaire, dit-il en s’asseyant. Certaines décisions viennent de moi. J’ai accepté des montages que je ne comprenais pas entièrement parce que je voulais que le projet de Nice avance vite.
Claire ne répondit pas immédiatement.
—Tu savais que les garanties étaient insuffisantes ?
—Je savais qu’il restait des éléments à vérifier. Je pensais que nous aurions le temps de les régulariser.
—Et quand je t’ai posé des questions, tu m’as demandé de ne plus intervenir.
Antoine baissa la tête.
—Oui.
Ce simple aveu avait plus de valeur que toutes les excuses qu’il aurait pu prononcer pour attendrir Claire.
—Je ne sais pas encore quelles seront les conséquences, poursuivit-il. Je ne te demande pas de les effacer. Je voudrais seulement avoir la possibilité de présenter les faits et de corriger ce qui peut l’être.
—Tu en auras la possibilité, répondit-elle. Comme toute personne concernée. Mais tu ne recevras aucun traitement de faveur.
Antoine hocha lentement la tête.
—Je comprends.
Elle ne savait pas s’il comprenait réellement. Mais, pour la première fois depuis leur divorce, il ne lui demandait pas de porter ses problèmes à sa place.
Quelques jours plus tard, Sophie se présenta à son bureau.
Elle ne portait plus son sourire triomphant du jour de la lecture du testament.
—Je voudrais vous parler.
Claire lui indiqua une chaise.
Sophie hésita, puis s’assit.
—Je vous ai humiliée devant tout le monde. J’ai dit que vous n’aviez plus rien, comme si votre valeur dépendait de ce que vous possédiez. Je savais que vous aviez été importante pour Jacques, mais je voulais vous faire comprendre que votre place était terminée.