Si je ne suis plus là pour répondre de mes actes, je te demande de ne pas laisser cette lettre devenir une nouvelle arme. Fais vérifier les documents. Protège ton fils. Et laisse Camille décider elle-même si elle souhaite encore une place dans ta vie.

Elle ne te doit rien.

Ton père,

Michel. »

La lettre m’a échappé des mains.

Je n’ai pas pleuré tout de suite. La douleur était trop vaste, trop compliquée. Il y avait le chagrin de mon père, la rage contre lui, la honte d’avoir ignoré ce que Camille avait tenté de me dire et cette peur insupportable que neuf années perdues ne puissent jamais être réparées.

Puis une question m’a frappé.

— Élias savait que mon père était son grand-père ?

Camille a acquiescé.

— Oui.

— Et il venait le voir sans jamais lui dire qui j’étais vraiment ?

— Il lui disait que tu étais son père. Il lui montrait des photos de toi quand tu étais enfant. Mais il ne lui disait pas pourquoi nous vivions séparés.

Elle a marqué une pause.

— Je ne voulais pas qu’Élias grandisse en haïssant un homme qu’il n’avait jamais rencontré. Et je ne voulais pas non plus qu’il découvre un jour que son grand-père avait aidé à détruire notre famille sans que personne lui explique la vérité.

J’ai baissé la tête.

— Il a vu mon père plus souvent que moi, ces dernières années.

— Oui.

— Et moi, je n’étais même pas là.

Camille a serré les lèvres.

— Julien, ne transforme pas ce que tu viens d’apprendre en une nouvelle façon de te punir. Tu as été trompé. Mais tu as aussi passé neuf ans à croire une histoire sans savoir si elle était vraie. Tu devras apprendre à vivre avec ces deux choses.

Je voulais lui dire que j’avais cherché, que j’avais souffert, que j’avais attendu son retour pendant des mois avant d’accepter sa mort.

Tout cela était vrai.

Mais je savais désormais que ma souffrance ne pouvait pas effacer la sienne.

— Pourquoi es-tu revenue aujourd’hui ? ai-je demandé.

Elle a regardé vers la porte par laquelle Élias était sorti.

— Parce que Michel est mort. Il m’avait demandé de venir si quelque chose lui arrivait. Il m’avait laissé entendre qu’il avait préparé des documents pour toi.

— Tu es venue pour me donner la vérité ?

— Je suis venue pour qu’Élias puisse assister aux funérailles de son grand-père, si c’était ce qu’il voulait. Je suis venue parce qu’il avait le droit de connaître cette partie de son histoire. Je ne savais pas si je pourrais te parler.

Elle a hésité.

— Et je suis venue parce que je ne voulais plus que mon fils pense que son père l’avait abandonné volontairement, sans même savoir qu’il existait.

Je me suis assis sur le banc le plus proche.

Pendant neuf ans, j’avais vécu avec l’image d’une femme morte dans une voiture emportée par les eaux. J’avais gardé sa dernière écharpe dans une boîte. J’avais conservé les messages vocaux que je n’arrivais pas à supprimer. Certains soirs, j’écoutais sa voix jusqu’à m’endormir.

Et pourtant, la femme que j’avais pleurée était là, devant moi, avec un fils qui avait mes mains et les yeux de sa mère.

— Camille, je ne sais pas comment te demander pardon.

Elle m’a regardé avec une fatigue qui m’a fait plus mal que sa colère.

— Ne commence pas par me demander de te pardonner. Commence par apprendre à connaître ton fils.

À cet instant, Élias est revenu dans l’église.

Il tenait deux gobelets en carton, dont l’un débordait presque.

— Maman, Claire a dit que tu devais boire quelque chose. Tu n’as rien mangé depuis ce matin.

Il m’a tendu le second gobelet.

— Tu en veux ?

J’ai accepté le chocolat chaud.

— Merci, Élias.

Il m’a observé avec une curiosité prudente.

— Tu sais, grand-père disait que tu étais très fort aux échecs.

J’ai eu un sourire tremblant.

— Il exagérait. Je perdais souvent contre lui.

— Maman dit que les gens qui perdent parfois apprennent mieux.

Camille a détourné les yeux, mais j’ai aperçu un sourire au coin de ses lèvres.

J’aurais voulu le prendre dans mes bras. Lui dire que j’étais son père, que je l’aimais déjà, que je regrettais tous les anniversaires manqués.

Mais il ne me connaissait pas.

Alors je lui ai simplement demandé :

— Est-ce que tu aimerais qu’on joue un jour ?

Il a réfléchi.

— Peut-être. Mais je préfère les jeux où on peut recommencer quand on perd.

— Moi aussi, maintenant, ai-je répondu.

Il a souri, puis il est retourné près de sa mère.