Ce petit échange n’a pas réparé neuf années. Il n’a pas effacé les mensonges de mon père. Il n’a pas rendu à Camille les nuits pendant lesquelles elle avait dû élever seule un enfant tout en craignant d’être accusée d’un crime qu’elle n’avait pas commis.
Mais il a ouvert une porte.
Et, pour la première fois depuis le début de cette journée, je me suis autorisé à espérer.
Le lendemain matin, j’ai appelé Maître Delmas.
Je lui ai demandé de conserver tous les documents de mon père et de m’indiquer la procédure permettant de faire examiner les comptes de la Fondation Morel. J’ai également pris contact avec un avocat indépendant afin d’éviter tout conflit d’intérêts lié à ma fonction au parquet.
Je ne voulais pas que ma position professionnelle influence l’enquête. Je ne voulais pas non plus que mon lien avec les personnes concernées puisse faire douter de l’impartialité des vérifications.
Les premières semaines ont été éprouvantes.
Les archives de la fondation étaient incomplètes. Certains courriels avaient disparu. Plusieurs justificatifs comportaient des signatures électroniques dont l’origine restait à déterminer. Thomas, de son côté, affirmait que mon père lui avait demandé de régulariser des opérations administratives, mais niait avoir fabriqué des preuves contre Camille.
Nous n’avions pas le droit de remplacer les preuves par nos soupçons.
L’examen indépendant a finalement établi que plusieurs documents avaient été falsifiés et que les identifiants de Camille avaient été utilisés sans son autorisation. Des mouvements financiers irréguliers avaient bien eu lieu, mais les responsabilités exactes de chacun devaient encore être déterminées.
Les vérifications ont également révélé que Thomas avait transmis à mon père une version modifiée de certains relevés. Des éléments techniques contredisaient plusieurs de ses déclarations.
Thomas a été entendu dans le cadre de la procédure appropriée. Mon père, lui, ne pourrait plus répondre de ses actes. Mais sa mort ne rendait pas les faits moins importants.
Camille a été officiellement informée que les éléments retenus contre elle n’étaient pas fondés. Son nom a été retiré des documents internes qui la présentaient comme responsable, et les démarches nécessaires ont été entreprises pour corriger les archives.
Lorsque je lui ai annoncé cette nouvelle, elle n’a pas crié de joie.
Elle est restée silencieuse, les mains posées sur la table de sa cuisine.
Puis elle a murmuré :
— Neuf ans.
Un seul mot.
Neuf ans de peur. Neuf ans à regarder derrière elle lorsqu’elle entendait une voiture ralentir. Neuf ans à s’interroger sur ce qui se serait passé si elle avait pris un autre chemin, envoyé un autre message ou insisté une fois de plus pour me voir.
— Je sais, ai-je répondu.
Elle a secoué la tête.
— Non, Julien. Tu commences à savoir. Ce n’est pas la même chose.
Elle avait raison.
Je ne pouvais pas prétendre comprendre entièrement ce qu’elle avait traversé. Je pouvais seulement écouter, reconnaître ce que je ne savais pas et ne plus essayer de combler les silences avec mes propres suppositions.
J’ai commencé à voir Élias régulièrement, d’abord en présence de Camille, puis lors de sorties courtes que nous décidions ensemble.
Nous sommes allés dans un musée des sciences. Nous avons mangé des crêpes dans une petite rue de Lyon. Nous avons joué aux échecs, et il m’a battu quatre fois de suite.
— Tu n’es pas si fort que ça, finalement, a-t-il déclaré.
— Ton grand-père avait probablement omis cette partie de l’histoire.
— Il disait aussi que tu trichais quand tu perdais.
J’ai ri.
Puis j’ai senti mes yeux se remplir de larmes, parce que mon père avait laissé derrière lui des souvenirs tendres, eux aussi. La vérité ne rendait pas tout le passé faux. Elle le rendait plus difficile à regarder.
Élias m’a observé.
— Pourquoi tu pleures ?
J’ai pris le temps de réfléchir.
— Parce que je suis heureux d’être avec toi. Et triste d’avoir raté beaucoup de choses.
Il a baissé les yeux vers l’échiquier.
— On ne peut pas rejouer les parties d’avant.
— Non.
— Mais on peut en faire d’autres.
J’ai hoché la tête.
— Oui. On peut en faire d’autres.
Camille et moi n’avons pas repris notre vie là où elle s’était arrêtée.
Il aurait été facile, dans un autre récit, de faire de cette réunion le début d’un amour miraculeusement retrouvé. Mais la réalité était moins simple.
Elle avait appris à vivre sans moi. Elle avait élevé Élias, trouvé un emploi stable dans une association locale et construit un quotidien qui ne dépendait pas de ma présence. Elle ne voulait pas renoncer à cette autonomie simplement parce que je venais de découvrir la vérité.
Et je ne voulais plus confondre mon désir de réparer le passé avec le droit de décider de son avenir.