Je me souvenais aussi de la dernière conversation.

Evelyn m’avait demandé quand je rentrerais. J’avais répondu que je ne savais pas, que les négociations prenaient plus de temps que prévu et que je devais saisir cette occasion.

— Tu m’avais dit que tu serais de retour dans deux semaines, murmurai-je.

Elle baissa les yeux.

— Tu as prolongé ton séjour.

— Parce que le projet était important.

— Je sais.

— Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais enceinte ?

Evelyn releva lentement la tête.

— Je t’ai appelé, Marcus. Plusieurs fois.

Je sortis mon téléphone presque machinalement.

— Je n’ai aucun appel manqué.

— Tu avais changé de numéro professionnel pendant le voyage. Tu m’avais envoyé un message pour me dire de passer par ton assistante si j’avais besoin de te joindre. Je l’ai fait.

Je sentis mon estomac se nouer.

— Mon assistante ?

— Elle m’a répondu que tu étais en réunion et que tu ne souhaitais pas être dérangé. Je lui ai demandé de te transmettre que c’était urgent. Elle m’a dit qu’elle s’en chargerait.

Je revis le visage de Claire, mon assistante de l’époque. Toujours impeccable, toujours efficace. Elle gérait mes rendez-vous, mes déplacements et même certaines conversations personnelles lorsque mon emploi du temps était chargé.

— Tu as parlé à Claire ?

— Oui. Elle m’a rappelée le lendemain. Elle m’a dit que tu avais lu mon message et que tu ne voulais pas interrompre ton séjour pour une nouvelle qui pouvait attendre ton retour.

Je secouai la tête.

— Je n’ai jamais reçu ce message.

Evelyn eut un rire bref, sans joie.

— C’est ce que j’ai fini par comprendre.

À côté d’elle, Grace tira doucement sur sa manche.

— Evelyn, est-ce qu’on peut partir maintenant ?

Cette petite phrase me fit plus mal que tout le reste.

Je m’accroupis lentement, à quelques pas des deux fillettes, en veillant à ne pas les effrayer.

— Bonjour. Je m’appelle Marcus.

Sophie ne répondit pas. Grace se cacha davantage derrière Evelyn.

— Je sais que vous ne me connaissez pas, continuai-je. Et je ne vais pas vous demander de me faire confiance tout de suite.

Je regardai Evelyn.

— Ce sont bien mes filles ?

Elle sortit de son sac une enveloppe usée. À l’intérieur se trouvaient deux actes de naissance, des copies de documents médicaux et des photographies prises au fil des années.

Sur les deux certificats figurait mon nom.

Je n’eus même pas besoin de regarder davantage. Je reconnus mon écriture sur une ancienne carte que j’avais envoyée à Evelyn avant mon départ. Je reconnus aussi la petite couverture jaune visible sur une photographie : je l’avais achetée pendant notre dernier voyage ensemble, lorsque nous parlions encore d’avoir un jour des enfants.

Je sentis mes yeux me brûler.

— Elles ont cinq ans, dis-je.

— Oui.

— Elles ont grandi sans moi pendant cinq ans.

Evelyn ne détourna pas le regard.

— Elles ont grandi avec moi. Je les ai aimées, je les ai protégées et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour leur donner une vie stable. Mais je ne leur ai jamais raconté que tu étais mort ou que tu ne voulais pas d’elles. Je leur ai simplement dit que leur père n’était pas présent dans leur vie et qu’elles auraient le droit de poser des questions quand elles seraient prêtes.

Je déglutis difficilement.

— Pourquoi sommes-nous ici aujourd’hui ?

— Parce que ma mère est gravement malade. Elle habite à Manchester et son état s’est aggravé ces dernières semaines. Je voulais que les filles puissent passer du temps avec elle.

Elle marqua une pause.

— Et parce que je ne pouvais plus continuer à faire comme si cette histoire n’existait pas.

Je regardai les deux petites filles. Grace avait une petite tache de chocolat sur le bord de la bouche. Sophie serrait contre elle un lapin en peluche dont une oreille était recousue avec du fil bleu.

Je n’avais jamais vu ce jouet.

Je ne connaissais pas leurs chansons préférées, leurs peurs, leurs plats favoris ni les mots qu’elles utilisaient lorsqu’elles étaient fatiguées.

J’avais manqué leurs premiers pas, leurs premiers mots, leurs anniversaires et leurs premières journées d’école.

Et pourtant, je voulais les prendre dans mes bras.

Mais je compris immédiatement que mon envie n’était pas une raison suffisante pour le faire.

— Je peux vous demander quelque chose ? dis-je doucement.

Sophie leva enfin les yeux.

— Est-ce que vous aimez les avions ? demandai-je.

Elle haussa légèrement les épaules.

Grace répondit à sa place :

— Sophie n’aime pas quand ça fait trop de bruit.

— Moi non plus, dis-je. Enfin… pas toujours.

Un minuscule sourire apparut sur son visage avant de disparaître.

Ce fut peu. Mais ce fut déjà quelque chose.