— Alors, si on retrouve sa ferme, on sera riches ?

Je lui caressai les cheveux.

— Je ne sais pas. Et ce n’est pas ce qui compte le plus.

— Qu’est-ce qui compte alors ?

Je cherchai mes mots.

— Savoir si ce qu’on nous a raconté était vrai. Et faire en sorte que personne ne puisse décider de notre histoire à notre place.

Après l’avoir couchée, je sortis le vieux carnet de mon père d’un carton que je n’avais pas ouvert depuis sa mort.

Il était couvert de poussière. Les dernières pages étaient presque illisibles.

Je me souvenais de lui assis à la table de la cuisine, une lampe allumée près de son coude, comparant des cartes et des actes de propriété. À l’époque, je lui avais souvent demandé de laisser tomber.

— Papa, tu te rends malade pour quelque chose que tu ne pourras jamais changer.

Il répondait toujours :

— Ce n’est pas parce qu’une injustice est ancienne qu’elle devient juste.

J’avais fini par penser que son obsession l’empêchait de faire son deuil.

Aujourd’hui, je regrettais de ne pas l’avoir davantage écouté.

Au milieu du carnet, je découvris une page pliée en quatre.

Mon père y avait écrit :

Henri n’a pas toujours été mon ennemi. Il m’a proposé de corriger les documents, mais il a eu peur de son fils aîné. Si un jour sa famille revient vers vous, ne faites confiance ni aux promesses ni aux larmes. Demandez les originaux.

Je relus le passage.

Henri Delcourt avait donc peut-être voulu réparer les choses de son vivant.

Mais pourquoi ne l’avait-il jamais fait ?

Et qu’avait-il laissé à ses fils ?

La vérité derrière le nom Delcourt

Deux jours plus tard, Antoine me proposa de rencontrer une notaire indépendante, Maître Sophie Garnier, qui n’avait jamais travaillé pour sa famille.

J’acceptai à une condition : mon frère Thomas, qui vivait à Marseille, serait présent et m’aiderait à vérifier chaque document.

La notaire examina les pièces pendant près de deux heures.

Elle consulta les références cadastrales, compara les plans et demanda des copies certifiées des actes conservés aux archives.

Son visage devint progressivement plus sérieux.

— Je préfère être prudente, dit-elle enfin. Les documents que vous avez apportés ne suffisent pas, à eux seuls, à conclure qu’une propriété a été illégalement transférée. En revanche, ils révèlent des incohérences qui méritent une vérification approfondie.

Elle posa le plan ancien à côté d’un document plus récent.

— Cette parcelle apparaît ici avec une limite différente. Il faudra déterminer à quelle date le changement a été effectué, sur quel fondement et avec quel consentement. Il faudra également examiner les actes de vente, les éventuelles signatures et la chaîne des propriétaires successifs.

Thomas croisa les bras.

— Et si les documents ont été falsifiés ?

— Alors il faudra le démontrer à partir des originaux et des éléments disponibles. Si des irrégularités sont établies, nous pourrons étudier les recours possibles. Mais je ne vous promets pas une récupération des terres avant d’avoir vérifié les délais, les droits en présence et la situation juridique actuelle.

Je me sentis à la fois soulagée et inquiète.

Pour la première fois, quelqu’un prenait les affirmations de mon père au sérieux sans me promettre un miracle.

Antoine resta silencieux pendant toute la consultation.

En sortant, je lui demandai :

— Pourquoi votre père aurait-il voulu corriger les choses ?

Il marcha quelques pas avant de répondre.

— Parce qu’il savait ce qui s’était passé.

— Vous en êtes certain ?

— Je suis certain qu’il avait découvert une anomalie et qu’il en avait parlé à mon père. Je ne sais pas encore tout ce qu’il a fait ensuite.

Il s’arrêta près d’un banc.

— Mon père m’a toujours dit que les terres avaient été acquises légalement. J’ai grandi avec cette version. J’ai repris l’entreprise familiale, développé nos exploitations et signé des documents sans jamais imaginer que l’histoire pouvait être différente.

— Et votre frère ?

Antoine baissa les yeux.

— Marc savait que notre père avait des doutes. Il a toujours prétendu que c’étaient les regrets d’un vieil homme.

— Mais vous, vous avez attendu jusqu’à aujourd’hui.

Il encaissa la remarque sans protester.

— Oui. J’aurais dû chercher plus tôt.

Cette réponse ne réparait rien.

Mais, au moins, il ne cherchait pas à se présenter comme un homme irréprochable.

Une lettre que personne n’aurait dû cacher

Une semaine plus tard, Maître Garnier reçut une réponse des archives départementales.

Un registre ancien confirmait qu’une modification cadastrale avait bien été effectuée plusieurs décennies auparavant. Toutefois, le registre ne permettait pas de déterminer, à lui seul, si cette modification correspondait à un transfert de propriété valable.

La notaire demanda alors d’autres pièces.

C’est à ce moment-là qu’Antoine me contacta.