— J’ai retrouvé une seconde lettre de mon père. Elle était dans un coffre de l’ancien bureau familial.
Je me rendis chez lui avec Thomas et notre avocate-conseil.
La maison était immense, entourée de cyprès et de vignes. À l’intérieur, tout semblait figé dans une autre époque : les meubles sombres, les portraits d’ancêtres, les livres reliés et l’odeur du vieux papier.
Antoine nous conduisit dans un bureau au premier étage.
Sur la table se trouvait une enveloppe portant le nom de mon père.
La lettre, datée de plusieurs années avant la mort d’Henri, disait :
Michel,
J’ai laissé mon fils Marc gérer le dossier de la parcelle. Je viens d’apprendre que l’acte présenté comme notre accord ne correspond pas à ce que nous avions signé ensemble. Je lui ai demandé des explications. Il prétend qu’il s’agit d’une correction technique, mais je ne peux pas le croire sans voir les originaux.
Je sais que tu as tenté de me joindre. Je n’ai pas répondu parce que j’avais honte de ce que je découvrais et peur de détruire ma propre famille.
Si je ne parviens pas à régler cette affaire, sache au moins que je ne t’ai jamais considéré comme un voleur. Je crains que nous ayons été trahis tous les deux.
Je dus m’asseoir.
Mon père avait passé ses dernières années à croire que personne ne le croyait.
Et l’homme qui aurait pu confirmer ses soupçons avait gardé le silence.
— Pourquoi cette lettre n’a-t-elle jamais été envoyée ? demandai-je.
Antoine secoua la tête.
— Je l’ignore. Elle était conservée dans le coffre avec d’autres papiers.
Thomas, lui, ne quittait pas Marc des yeux sur un portrait accroché au mur.
— Ton frère savait donc que ton père avait des doutes.
— Oui.
— Et il a continué à défendre la version officielle.
Antoine ne répondit pas.
Je regardai une dernière fois la lettre.
Elle ne prouvait pas que Marc avait falsifié un acte. Elle ne prouvait pas non plus que toutes les terres en question appartenaient encore à notre famille.
Mais elle confirmait que les doutes de mon père n’étaient pas simplement le fruit de son imagination.
Pour la première fois, j’eus le sentiment que sa voix, si longtemps étouffée, pouvait enfin être entendue.
Le dernier avertissement de Marc
Nous n’eûmes pas à attendre longtemps avant que Marc réagisse.
Deux jours après la découverte de la lettre, il fit parvenir un courrier à Antoine par l’intermédiaire de son avocat.
Il exigeait que les documents restent confidentiels et menaçait d’engager des poursuites si son frère diffusait des accusations qu’il jugeait diffamatoires.
Maître Garnier nous conseilla de ne rien publier et de laisser la procédure suivre son cours.
Puis Marc demanda à me rencontrer.
Je refusai d’abord.
Mais il insista, affirmant qu’il voulait me proposer une solution amiable.
Je finis par accepter dans le cabinet de la notaire, en présence de Thomas et de notre conseil.
Marc entra avec un dossier neuf.
— Madame Martin, commença-t-il, je pense que nous pouvons régler cette situation sans déterrer des histoires vieilles de quarante ans.
— Les histoires ne sont pas le problème, répondis-je. Les documents le sont.
Il ouvrit son dossier.
— Je suis prêt à vous verser une somme importante pour que vous renonciez à toute réclamation concernant cette parcelle.
Thomas se redressa.
Je restai immobile.
— Pourquoi me proposer de l’argent si tout a été fait légalement ?
Marc eut un sourire froid.
— Parce que les procédures sont coûteuses et que je souhaite éviter des années de conflit.
— Alors vous devriez accepter que les documents soient examinés.
Son sourire s’effaça.
— Vous avez une enfant. Vous êtes veuve. Vous n’avez probablement pas les moyens de vous engager dans une bataille judiciaire qui pourrait durer des années. Je vous propose une issue raisonnable.
Je pensai à Léa assise par terre devant une assiette qu’elle ne pouvait pas acheter.
Je pensai à mon père, qui avait passé des années à essayer de prouver qu’il n’avait pas menti.
Puis je regardai Marc droit dans les yeux.
— Vous avez raison sur une chose. J’ai une enfant. C’est précisément pour cela que je ne veux pas lui apprendre qu’il faut accepter n’importe quoi dès qu’on est en difficulté.
Je repoussai le dossier.
— Je ne signerai rien aujourd’hui.
Marc se leva brusquement.
— Vous faites une erreur.
— C’est possible. C’est pour cela que je préfère que des professionnels vérifient les faits plutôt que de vous laisser décider de ce qui est raisonnable pour moi.
Il quitta la pièce sans saluer personne.
Antoine, qui avait assisté à la rencontre, semblait bouleversé.
— Je suis désolé.
Je le regardai.
— Ne vous excusez pas à la place de votre frère. Aidez-nous simplement à établir la vérité.
Il acquiesça.