J’ai regardé Julien droit dans les yeux.

— Je n’ai rien fait d’illégal, Julien. J’ai simplement cessé de vous laisser croire que vous pouviez disposer de ma vie comme d’une pièce de cette maison.

Monique a lâché un petit rire méprisant.

— Oh, ne sois pas ridicule, Claire. Un acte de propriété ne change rien à la situation familiale. Julien est ton mari. Élodie est sa sœur. Nous sommes une famille.

J’ai tourné la première page du dossier bleu vers elle.

— Exactement. Une famille. C’est curieux, parce que pendant treize jours, personne ne m’a demandé où j’allais vivre.

Le chauffeur du camion attendait devant la porte. Deux déménageurs, qui avaient commencé à sortir un carton, se sont immobilisés en voyant l’atmosphère changer.

Julien a pris le document.

Son nom ne figurait nulle part.

Le mien, en revanche, apparaissait en haut de chaque page : acte de propriété, contrat de prêt, attestation notariale.

— La maison est à toi ? a-t-il demandé, la voix blanche.

— Elle l’a toujours été.

— Mais… maman m’a dit que nous l’avions achetée ensemble.

— Non. Tu as emménagé ici après notre mariage. Tu as contribué à certaines dépenses courantes, et je ne le nie pas. Mais tu n’as jamais acheté cette maison.

Monique a redressé le menton.

— Tu ne vas tout de même pas mettre ton mari à la porte pour une histoire de papiers !

J’ai refermé le dossier.

— Ce n’est pas une histoire de papiers. C’est une histoire de respect.

Et, pour la première fois, j’ai cessé de parler doucement pour ne pas froisser ma belle-mère.

— Tu es venue vivre chez moi après ton opération. Je t’ai accueillie sans demander de loyer. J’ai organisé tes soins, tes médicaments, tes rendez-vous. J’ai adapté la salle de bain pour que tu puisses te déplacer sans risque. Pendant seize mois, j’ai fait de mon mieux pour que tu te sentes chez toi.

J’ai marqué une pause.

— Mais tu as fini par croire que te sentir chez toi signifiait pouvoir décider qui avait le droit d’y vivre.

Monique a ouvert la bouche.

Je ne lui ai pas laissé le temps de m’interrompre.

— Tu as décidé que ma chambre d’amis deviendrait ta chambre. Tu as déplacé mes affaires. Tu as donné mon fauteuil. Et hier, tu as annoncé que j’avais deux semaines pour partir de ma propre maison.

— Je ne pensais pas que tu le prendrais comme ça !

— Comment étais-je censée le prendre ? Comme une invitation à chercher un studio ?

Derrière elle, Julien fixait toujours l’acte de propriété.

J’ai posé devant lui une deuxième feuille.

— Voici le relevé des dépenses des seize derniers mois. Le crédit immobilier, les assurances, les taxes, les travaux et les factures principales. Voici également les dépenses personnelles que j’ai prises en charge pour ta mère et ta sœur.

Il a parcouru les lignes.

— Tu as payé tout ça ?

— Presque tout. Et je ne te le montre pas pour réclamer une médaille. Je te le montre parce que vous avez fini par considérer mon aide comme un dû.

Monique a rougi.

— Je n’ai jamais exigé que tu paies mes dépenses !

— Non. Tu as simplement continué à accepter mon argent pendant que tu m’expliquais que je n’avais pas ma place ici.

Cette fois, elle n’a rien répondu.

Puis Julien a posé les feuilles.

— Claire, tu aurais pu m’en parler avant.

Je l’ai regardé longuement.

— Je t’ai posé une question il y a treize jours. Tu te souviens de laquelle ?

Il a baissé les yeux.

— Je t’ai demandé : « Et moi, de quoi ai-je besoin ? »

Il n’a pas répondu.

— Tu avais déjà la réponse, Julien. Tu n’as simplement pas voulu l’entendre.

Le silence est devenu presque insupportable.

Je me suis alors tournée vers les déménageurs.

— Je suis désolée de vous avoir fait attendre. Aucun meuble ne doit entrer aujourd’hui. Le déménagement est annulé.

Le chef d’équipe a hoché la tête et s’est éloigné pour téléphoner à son bureau.

Monique a fait un pas vers moi.

— Tu ne peux pas faire ça à Élodie ! Elle a deux enfants !

— Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas aider Élodie. J’ai dit que je ne quitterais pas ma maison pour lui faire de la place.

— Mais où veux-tu qu’elle aille ?

— C’est précisément la question que vous auriez dû vous poser avant de décider que j’allais partir.

Julien s’est passé les mains sur le visage.

— Maman, arrête.

Elle s’est tournée vers lui, stupéfaite.

— Pardon ?

— J’ai dit : arrête.

C’était la première fois depuis des années qu’il lui parlait ainsi.