Cette fois, je ne me suis pas empressée de le rassurer.

— Quand tu m’as demandé si j’étais d’accord pour accueillir Élodie, tu savais que je n’avais pas envie de la voir s’installer ici ?

— Oui.

— Et tu as quand même laissé ta mère annoncer mon départ.

— Oui.

— Pourquoi ?

Il a longtemps cherché ses mots.

— Parce que j’ai toujours eu peur de décevoir ma mère. Quand elle a une idée, je préfère dire oui et régler les conséquences après. Je me suis raconté que tu étais plus forte qu’elle, que tu comprendrais, que tu finirais par accepter.

J’ai senti les larmes me monter aux yeux, mais je n’ai pas détourné le regard.

— Tu as confondu ma capacité à supporter les choses avec l’absence de limites.

— Je sais.

— Non, Julien. Tu commences à le savoir.

Il a essuyé son visage.

— Est-ce que tu veux vraiment que nous nous séparions ?

J’ai regardé la cuisine, les meubles que j’avais choisis, la petite fissure dans le carrelage que j’avais toujours voulu faire réparer, le jardin visible derrière la baie vitrée.

Cette maison était mon foyer bien avant de devenir le lieu de notre conflit.

— Je ne prendrai pas cette décision uniquement pour te faire peur, ai-je répondu. Mais je ne continuerai pas comme avant. Si nous voulons sauver notre mariage, il faudra changer notre manière de vivre, pas simplement attendre que je me calme.

Il a hoché la tête.

— Dis-moi ce que tu veux que je fasse.

J’ai posé ma tasse.

— Je ne veux plus être la seule à réfléchir à ce qui est juste. Je veux que tu prennes tes responsabilités sans attendre que je te donne une liste d’instructions.

Il a accepté de consulter un thérapeute de couple avec moi. Il a aussi convenu que sa mère devait organiser son départ dans un délai raisonnable, avec un accompagnement adapté si nécessaire.

Ce n’était pas une réconciliation.

C’était la première conversation honnête que nous avions eue depuis longtemps.

Deux semaines plus tard, Monique a quitté la maison pour s’installer dans un appartement adapté, situé à quelques minutes de chez Élodie.

Je l’ai aidée à organiser le transport de ses affaires. Je lui ai même préparé un dossier avec ses ordonnances, ses rendez-vous médicaux et les coordonnées des services utiles.

Elle a regardé les cartons empilés près de la porte.

— Je pensais que tu me détestais, a-t-elle dit.

— Je ne te déteste pas, Monique. Mais je ne veux plus être traitée comme si je n’avais pas de voix.

Elle a pincé les lèvres.

— J’ai toujours voulu que Julien et Élodie soient en sécurité.

— Je le sais. Mais tu as fini par considérer que leur sécurité passait avant ma dignité.

Elle n’a pas répondu tout de suite.

Puis, presque à contrecœur, elle a murmuré :

— J’aurais dû te demander.

Ce n’était pas une grande déclaration de remords. Ce n’était pas une excuse parfaite.

Mais c’était la première fois qu’elle reconnaissait que j’aurais dû avoir le choix.

Je lui ai tendu son manteau.

— Oui. Tu aurais dû.

Je ne lui ai pas demandé de m’embrasser. Je ne lui ai pas demandé de promettre qu’elle changerait.

Je l’ai laissée partir sans haine, mais sans reprendre sur mes épaules le poids de ses décisions.

Les mois suivants ont été difficiles.

Julien a dû apprendre à dire non à sa mère sans me demander de le faire à sa place. Élodie a trouvé un logement plus petit et réorganisé ses dépenses. Elle a commencé à rembourser une partie de l’argent que je lui avais avancé, selon un échéancier qu’elle avait elle-même proposé.

Notre couple, lui, a dû affronter une question plus profonde que celle de la maison : pouvions-nous encore être deux personnes qui se respectaient, ou étions-nous devenus deux habitudes incapables de se remettre en question ?

Nous avons continué la thérapie. Parfois, les séances nous rapprochaient. Parfois, elles faisaient ressortir des rancœurs que nous avions enterrées pendant des années.

Je ne savais pas encore si nous resterions ensemble.

Mais j’avais cessé de croire que sauver notre mariage signifiait me sacrifier pour le maintenir en vie.

Un dimanche matin, près de six mois après l’arrivée du camion, Julien m’a trouvée dans le jardin, en train de planter des lavandes.

Il s’est agenouillé à côté de moi et a commencé à enlever les mauvaises herbes.

— Tu sais, a-t-il dit, je repense souvent à cette question.

— Laquelle ?

— « Et moi, de quoi ai-je besoin ? »

Il a ramassé une petite pierre et l’a posée dans le seau.

— Je crois que je n’avais jamais vraiment compris que tu pouvais avoir des besoins différents des miens et de ceux de ma famille. Je pensais que, puisque tu avais toujours réussi à tout gérer, tu n’avais pas besoin que je te protège.