En sortant, Delmas m’a rattrapée dans le couloir.
— Claire.
Je me suis retournée.
— Je dois reconnaître que j’ai été trop rapide à vouloir expliquer ce que je ne comprenais pas.
Je ne m’attendais pas à ces mots.
— Merci, docteur.
Il a hésité.
— Mais il reste une question. Pourquoi cette mission vous a-t-elle poussée à quitter le service militaire ?
Je l’ai regardé longtemps.
— Parce que je n’ai pas réussi à sauver tout le monde.
Puis je suis partie.
À midi, Julien était réveillé.
Noé était assis près de lui, en train de dessiner une maison avec un toit rouge, un jardin et un chien beaucoup trop grand pour sa niche.
Lorsque je suis entrée, il a levé la tête.
— Vous êtes revenue !
— Je t’avais dit que je passerais.
Julien m’observait en silence.
Son visage était moins tendu que la veille. Il semblait fatigué, mais présent.
Je me suis approchée de son lit.
— Bonjour, Julien.
Il a regardé mon badge, puis mon visage.
— Claire Lemoine.
— Oui.
Il a avalé difficilement sa salive.
— Je savais que je ne rêvais pas.
Noé s’est tourné vers son père.
— Tu la connais ?
Julien a tendu la main vers lui.
— Elle m’a aidé il y a longtemps, quand j’étais très blessé.
— Elle fait aussi le truc de la respiration.
— Oui, mon grand.
Noé a semblé réfléchir à cette information, puis il est retourné à son dessin.
J’ai vérifié les paramètres affichés au moniteur, puis j’ai demandé à Julien s’il avait mal.
Il a répondu honnêtement.
C’était déjà un progrès.
— Quand je ferme les yeux, a-t-il murmuré, je suis de nouveau là-bas.
— Dans l’hélicoptère ?
Il a hoché la tête.
— J’entends les alarmes. Je sens l’odeur du carburant. Et je revois mon équipier sur le sol. Je sais qu’il est mort, mais pendant quelques secondes, je suis convaincu que je peux encore le sauver.
Il a détourné le regard.
— Je me réveille et je ne comprends plus où je suis. Je me bats contre des gens qui essaient de m’aider.
— Votre cerveau réagit comme s’il devait vous protéger d’un danger qui n’est plus présent. Cela ne signifie pas que vous perdez la raison. Mais il faut que le médecin et l’équipe spécialisée vous accompagnent pour comprendre ces épisodes et les traiter.
Il m’a observée.
— Vous avez vécu la même chose ?
J’ai senti le poids de la question.
— Pas exactement. J’ai vécu cette mission. Et j’ai perdu des collègues. Mais chacun réagit différemment à ce qu’il a traversé.
Je ne lui ai pas raconté les détails de ma propre culpabilité. Ce n’était ni le lieu ni le moment.
Il a regardé ses mains.
— J’aurais dû le ramener.
Je me suis assise à côté du lit.
— Vous ne pouvez pas refaire cette mission en vous punissant chaque nuit.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— Vous ne savez pas ce que j’ai fait.
— Non. Et je ne vais pas prétendre le savoir. Mais je sais que vous avez besoin d’aide, pas d’un procès pendant que vous essayez de guérir.
Il a fermé les yeux.
Une larme a glissé le long de sa joue.
Puis il a murmuré :
— Merci de ne pas me dire que tout va bien.
Je n’ai pas répondu.
Parce que tout n’allait pas bien.
Mais, pour la première fois depuis son arrivée, il n’était plus seul face à ce qu’il ressentait.
Les jours suivants, les crises n’ont pas disparu.
Il y a eu une nuit où Julien s’est réveillé en hurlant. Une autre où il a arraché une électrode avant que l’équipe puisse le rassurer. Une troisième où il a refusé de fermer les yeux, terrifié à l’idée de revivre les mêmes images.
Mais les soignants ont commencé à reconnaître les signes avant-coureurs. Ils ont appris à limiter les stimulations inutiles, à lui annoncer les gestes avant de les effectuer et à l’aider à retrouver ses repères lorsqu’il se désorientait.
Le psychiatre spécialisé est venu plusieurs fois. Il a expliqué à Julien ce que pouvaient être les souvenirs intrusifs, les réactions de panique et les phénomènes de dissociation. Il lui a proposé un accompagnement adapté à son état médical, sans lui promettre une guérison rapide.
Et, surtout, Julien a commencé à parler.
Pas seulement de la mission.
De sa femme, morte deux ans auparavant. De la difficulté à élever Noé tout en essayant de reprendre une activité. De la honte qu’il ressentait chaque fois que son fils le voyait paniquer.
Un soir, alors que je terminais mon service, Noé m’a attendue dans le couloir.
— Claire ?
Je me suis accroupie.
— Oui ?
— Est-ce que papa va redevenir comme avant ?