J’aurais pu lui promettre que tout irait bien.
Mais les enfants se souviennent des promesses que les adultes ne peuvent pas tenir.
— Je ne sais pas s’il redeviendra exactement comme avant. Mais il peut apprendre à aller mieux. Et il y a beaucoup de personnes qui vont l’aider.
Noé a réfléchi.
— Même quand vous n’êtes pas là ?
— Surtout quand je ne suis pas là. Les autres soignants apprennent aussi à l’aider. Et ton papa apprend des choses qu’il pourra utiliser quand il aura peur.
Il a baissé les yeux vers son dessin.
— Alors je vais lui faire une carte avec les quatre choses qu’il doit regarder quand il revient de ses rêves.
— C’est une bonne idée.
Il a couru jusqu’à la chambre.
Je l’ai regardé partir avec un pincement au cœur.
Ce petit garçon avait cru que quelqu’un faisait du mal à son père parce que, pour lui, le danger était réel. Il ne comprenait pas encore que l’esprit pouvait ramener une personne dans un événement passé avec une telle force que le présent semblait disparaître.
Mais il avait compris quelque chose d’essentiel : son père avait besoin d’aide.
Et il avait osé en parler.
Deux semaines plus tard, le docteur Delmas m’a demandé de le retrouver dans son bureau.
Cette fois, il n’y avait ni dossier ouvert ni ton accusateur.
Il m’a proposé une chaise.
— Le capitaine Renaud a accepté de poursuivre son suivi spécialisé après sa sortie. Son état physique s’améliore. Ses épisodes restent présents, mais ils sont moins fréquents et l’équipe parvient mieux à les gérer.
J’ai acquiescé.
— C’est une bonne nouvelle.
— Il a également demandé que votre intervention passée soit mentionnée dans son dossier de soins, afin que l’équipe comprenne pourquoi certaines consignes lui sont familières.
Je me suis raidie.
— Est-ce vraiment nécessaire ?
— Nous ne détaillerons pas votre parcours militaire au-delà de ce qui est pertinent. Mais le fait que vous ayez déjà travaillé avec lui peut avoir une importance clinique. Nous devons aussi documenter la relation antérieure et veiller à ce que les soins restent adaptés.
J’ai réfléchi.
Pendant deux ans, j’avais protégé mon passé comme si chaque détail risquait de me ramener vers une vie que je n’avais plus la force de supporter.
Mais ce passé n’était pas seulement une succession de pertes.
Il contenait aussi des compétences, des gestes, des connaissances qui pouvaient aider quelqu’un.
— D’accord, ai-je répondu. À condition que le dossier distingue clairement mon expérience professionnelle de toute prétention à poser un diagnostic.
Delmas a souri légèrement.
— Vous avez toujours une condition.
— J’ai appris à les poser.
Il a ri, puis son expression est redevenue sérieuse.
— Claire, je vous dois des excuses. J’ai interprété votre discrétion comme une absence d’expérience. J’ai supposé que votre badge résumait tout ce que vous étiez capable de faire.
J’ai regardé la fenêtre derrière lui.
— Ce n’est pas entièrement votre faute. J’ai moi-même passé beaucoup de temps à essayer de faire croire que cette partie de ma vie n’avait jamais existé.
— Vous n’êtes pas obligée de tout raconter.
— Je le sais. Mais je ne veux plus avoir à mentir par omission chaque fois que mon expérience peut être utile.
Il a hoché la tête.
— Alors nous trouverons une manière de faire les choses correctement.
Le jour de la sortie de Julien, le soleil éclairait les fenêtres de l’unité.
Noé avait enfilé un pull bleu et tenait une enveloppe décorée de petits dessins.
— C’est pour vous, m’a-t-il annoncé.
À l’intérieur se trouvait une feuille divisée en quatre cases.
Dans la première, il avait dessiné un lit d’hôpital.
Dans la deuxième, une fenêtre.
Dans la troisième, un verre d’eau.
Dans la quatrième, un petit bonhomme qui respirait en comptant sur ses doigts.
En bas, il avait écrit, avec l’aide de quelqu’un :
QUAND PAPA A PEUR, ON LUI RAPPELLE OÙ IL EST.
J’ai souri, les yeux humides.
— C’est magnifique, Noé.
— Papa dit que vous lui avez appris à revenir.
J’ai regardé Julien.
Il se tenait debout près du fauteuil, encore affaibli par son opération, mais plus stable. Il m’a adressé un petit signe de tête.
— Elle m’a aidé à comprendre que je pouvais demander de l’aide sans perdre le contrôle, a-t-il dit.
Puis il a marqué une pause.
— Et j’ai appris une chose à mon tour. Les gens qui nous aident ont parfois besoin qu’on leur demande comment ils vont.
Il m’a regardée droit dans les yeux.
— Comment allez-vous, Claire ?
La question m’a prise au dépourvu.
Depuis quatre ans, je savais répondre à des questions sur mes patients, sur les soins, sur les urgences et sur les procédures. Mais lorsque quelqu’un me demandait comment j’allais réellement, je répondais presque toujours la même chose.