Camille monta dans la berline sans se retourner.
Pour la première fois depuis 2 ans, elle n’essaya pas de trouver une excuse au comportement d’Adrien.
Elle n’avait pas quitté son mari parce qu’il avait refusé de laver une chemise. Elle l’avait quitté parce qu’au moment où il aurait pu la protéger, il avait préféré protéger le confort de ceux qui l’humiliaient.
Et désormais, une autre vérité allait bientôt bouleverser la famille Delmas.
La dette qu’ils considéraient comme leur dernier espoir venait de changer de mains.
Le lendemain matin, à Paris
À 8 h 15, Camille entra dans les bureaux d’Arven Capital, au dernier étage d’un immeuble haussmannien près du parc Monceau.
Elle avait troqué sa robe de mariée contre un pantalon noir et une chemise blanche. Ses cheveux encore humides étaient attachés à la hâte. Sur son bureau l’attendaient trois dossiers, un café et Julien, son directeur juridique.
— Vous avez dormi ? demanda-t-il.
— Environ 40 minutes.
— Je suppose que je ne dois pas vous demander comment s’est passée la nuit de noces.
Camille eut un sourire sans joie.
— Disons que j’ai découvert très tôt que mon mariage reposait sur une erreur d’appréciation.
Julien ne posa pas de question supplémentaire. Il travaillait avec elle depuis 8 ans. Il savait qu’elle ne prenait jamais une décision financière importante sous le coup de la colère.
C’était justement pour cela qu’il s’inquiétait.
Il ouvrit le dossier bleu posé devant lui.
— Concernant Delmas Équipements, l’acquisition de la créance est finalisée. Nous détenons désormais la majeure partie de la dette financière de l’entreprise. Mais il faut distinguer deux choses : nous sommes créanciers de la société, pas propriétaires de ses biens. Et nous n’avons aucun droit sur le patrimoine personnel d’Adrien ou de ses parents.
— Je le sais.
— Alors je dois vous poser une question avant que nous allions plus loin. Souhaitez-vous que nous examinions ce dossier comme n’importe quel autre investissement, ou souhaitez-vous vous retirer de toutes les décisions qui pourraient concerner votre mari ?
Camille observa les documents.
Delmas Équipements était une entreprise familiale spécialisée dans les équipements industriels. Gérard Delmas l’avait fondée 32 ans plus tôt. Adrien en dirigeait désormais les opérations, tandis que Thomas supervisait les achats.
Depuis plusieurs mois, l’entreprise connaissait des difficultés : retards de paiement, fournisseurs mécontents, investissements mal maîtrisés et échéances bancaires de plus en plus lourdes.
Arven avait étudié le dossier bien avant le mariage.
Camille n’avait jamais demandé à son équipe de s’intéresser à cette société pour des raisons personnelles. Elle avait simplement reconnu une entreprise potentiellement viable, à condition que sa direction accepte une restructuration sérieuse.
— Je ne veux ni les sauver parce que je suis leur créancière, ni les détruire parce qu’ils m’ont humiliée, répondit-elle. Je veux que l’entreprise soit évaluée correctement. Tout doit être documenté. Je me récuse de toute décision où mon lien personnel pourrait créer un conflit d’intérêts.
Julien hocha la tête.
— C’est la réponse que j’espérais.
Camille signa la déclaration de conflit d’intérêts et demanda qu’un autre associé supervise le dossier.
Puis elle ajouta :
— Et Julien ?
— Oui ?
— Personne ne doit leur révéler ma fortune ou ma fonction dans Arven sans nécessité légitime. Je ne veux pas que cette affaire devienne un spectacle.
— Compris.
Elle ignorait encore que les Delmas n’auraient bientôt plus besoin de chercher la vérité.
Ils viendraient eux-mêmes la supplier de leur parler.
Au domaine viticole
À 9 heures, Hélène Delmas prenait son petit-déjeuner lorsqu’elle remarqua l’absence de Camille.
La bassine de linge était toujours dans la chambre.
Elle la désigna d’un geste méprisant.
— Au moins, elle nous aura épargné son petit numéro du matin.
Adrien, assis à l’autre bout de la table, ne répondit pas.
Il n’avait presque pas dormi. Pourtant, ce n’était pas le départ de Camille qui l’empêchait de fermer les yeux.
C’était cette berline noire.
Le chauffeur qui l’avait appelée « Madame Morel ».
Et cette façon qu’avait Camille de monter dans la voiture sans demander la permission à personne.
— Elle n’a pas pu aller bien loin, déclara Hélène. Elle n’a ni famille ici ni argent pour vivre comme une princesse.
Gérard replia son journal.
— Tu devrais peut-être l’appeler, Adrien.
— Pour quoi faire ? Elle a voulu jouer les victimes. Elle reviendra quand elle aura compris.
Thomas éclata de rire.
— Franchement, frère, tu as peut-être évité une erreur. Imagine la vie avec une femme qui discute chaque ordre qu’on lui donne.
Adrien força un sourire.
À cet instant, son téléphone sonna.
C’était le directeur financier de Delmas Équipements.
— Monsieur Delmas, vous êtes au bureau ?
— Non. Pourquoi ?
— Il faut que vous veniez immédiatement. Nous avons reçu une notification concernant la dette de l’entreprise.
Le sourire d’Adrien disparut.