— Quelle notification ?
— Notre principal créancier a changé. Et le nouveau détenteur demande une réunion urgente avec la direction.
Gérard posa lentement sa tasse.
— Qui a racheté la dette ?
Le directeur financier marqua une pause.
— Arven Capital.
Le silence tomba sur la table.
Même Thomas cessa de sourire.
Arven Capital n’était pas un petit fonds opportuniste. C’était un acteur connu pour reprendre des créances complexes, restructurer des entreprises en difficulté et imposer des conditions strictes lorsque les dirigeants refusaient de coopérer.
Gérard connaissait ce nom.
Il avait tenté d’obtenir un financement auprès d’un intermédiaire lié à Arven six mois auparavant. La demande avait été refusée, faute de garanties suffisantes.
— C’est impossible, murmura-t-il. Comment un fonds pareil s’intéresserait-il à notre entreprise ?
— Ce n’est pas la question, répliqua Adrien. Il faut savoir ce qu’ils veulent.
Hélène se tourna vers son fils.
— Tu as des contacts dans le milieu. Appelle-les. Explique-leur que nous sommes une famille respectable.
Adrien la regarda.
Pour la première fois, cette expression lui parut ridicule.
Une famille respectable.
La veille, cette même famille avait regardé sa femme en robe blanche comme si elle n’était qu’une paire de mains destinée à laver le linge.
Mais il repoussa cette pensée.
Il avait d’autres problèmes.
Beaucoup plus coûteux.
La réunion qui changea tout
Deux jours plus tard, Adrien, Gérard et leur directeur financier se présentèrent dans les locaux d’Arven Capital.
Ils s’attendaient à rencontrer un associé senior ou un directeur des investissements.
À leur arrivée, une juriste les accueillit et les conduisit dans une salle de réunion vitrée.
Des documents étaient déjà disposés devant chaque siège.
— Notre équipe va examiner votre situation, expliqua-t-elle. Nous souhaitons comprendre vos difficultés de trésorerie, vos engagements financiers et les mesures que vous envisagez pour assurer la continuité de l’activité.
Gérard redressa les épaules.
— Nous sommes une entreprise familiale. Nous avons traversé des crises auparavant.
— Nous en avons connaissance, répondit la juriste. Toutefois, plusieurs échéances sont proches et vos fournisseurs ont signalé des retards de paiement importants. Il faudra présenter des éléments précis.
Adrien ouvrit le dossier.
Il s’arrêta sur la première page.
Un tableau détaillait les échéances, les garanties, les dettes fournisseurs et les flux de trésorerie. Plus loin figuraient des questions sur certaines dépenses engagées au cours des 18 derniers mois.
Thomas avait fait approuver plusieurs achats auprès d’une société récemment créée. Les factures semblaient élevées au regard des prestations annoncées.
— Pourquoi vous intéressez-vous à ces opérations ? demanda Gérard, agacé.
— Parce que les fonds versés aux fournisseurs représentent une part significative de votre trésorerie disponible, répondit la juriste. Nous devons comprendre si ces dépenses correspondaient à des services réels et si elles ont été correctement autorisées.
Adrien se raidit.
Il connaissait ces factures.
Il avait signé certains documents sans les examiner attentivement, convaincu que son frère avait tout vérifié.
La juriste poursuivit :
— Nous ne formulons aucune accusation à ce stade. Nous demandons des pièces justificatives. En fonction des réponses, nos équipes détermineront les options de restructuration possibles.
Gérard tenta de reprendre le contrôle.
— Nous pouvons négocier directement avec le responsable de votre fonds. Nous avons besoin d’un interlocuteur capable de comprendre la réalité d’une entreprise familiale.
La juriste referma son dossier.
— Je vais vérifier si notre associée responsable des investissements peut vous recevoir.
Elle sortit.
Adrien souffla.
— On va s’en sortir. Ce sont des financiers. Ils veulent récupérer leur argent, pas fermer une usine.
Gérard ne répondit pas.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit de nouveau.
La juriste entra, suivie d’une femme en tailleur ivoire, les cheveux attachés, un dossier fin à la main.
Adrien se leva machinalement.
Puis il cessa de bouger.
Gérard devint livide.
Thomas, qui venait d’arriver en retard, resta figé dans l’encadrement de la porte.
Camille posa son dossier sur la table.
— Bonjour, messieurs.
Adrien la dévisagea comme s’il voyait une inconnue.
— Camille ?
— Camille Morel, confirma-t-elle calmement. Présidente d’Arven Capital.
Hélène n’était pas présente, mais Adrien entendit presque sa voix dans sa tête : Elle n’a ni famille ici ni argent pour vivre comme une princesse.
Il balbutia :
— Mais… tu es responsable administrative.
— Je dirige également une entreprise de conseil qui m’appartient. Je ne t’ai jamais affirmé le contraire.
— Tu nous as caché tout ça !
Camille soutint son regard.
— Je ne t’ai jamais demandé de m’aimer pour mon argent. Et je ne t’ai jamais demandé de me croire pauvre. Tu as simplement décidé que mon salaire et ma voiture résumaient ma valeur.
— Tu aurais pu me le dire !