J’ai suivi Alain jusqu’à l’adresse indiquée.
Je ne sais pas si c’était le courage ou la curiosité qui me poussait à continuer. Peut-être les deux. Mais lorsque j’ai vu mon beau-père serrer ce morceau de papier entre ses doigts tremblants, j’ai compris qu’il ne me demandait pas simplement de conduire quelques kilomètres de plus. Il me demandait de lui faire confiance.
L’entrepôt se trouvait au bout d’une petite route industrielle, derrière un garage fermé. Les fenêtres étaient poussiéreuses, la peinture s’écaillait sur la porte métallique et une camionnette blanche stationnait devant le bâtiment.
Alain est resté immobile quelques secondes.
— Il travaille ici ? ai-je demandé.
— Quand il y a du travail.
— Depuis cinq ans ?
Il a acquiescé.
— Il a changé de nom pendant un temps. Il voulait qu’on le laisse tranquille.
J’allais poser une autre question lorsque la porte s’est ouverte.
Un homme d’une quarantaine d’années est apparu. Il portait un pantalon de travail taché de graisse et un pull trop large. Il avait maigri, ses cheveux étaient plus longs que dans les photos de famille, mais je l’ai reconnu immédiatement.
Nicolas.
Le fils dont personne ne parlait plus.
Il a regardé son père sans bouger.
— Tu es sorti.
Alain a hoché la tête.
— Oui.
— Tu aurais dû me prévenir.
— Je ne voulais pas te mettre en difficulté.
Nicolas a laissé échapper un rire sans joie.
— Cinq ans que je vis comme un fantôme, et tu t’inquiètes encore de me mettre en difficulté ?
Puis il m’a aperçue.
— Sophie ?
— Bonjour, Nicolas.
Il a ouvert la porte plus largement et nous a fait entrer.
L’intérieur ressemblait à un atelier de réparation. Il y avait une petite table, deux chaises dépareillées, un réchaud électrique et un canapé qui avait connu des jours meilleurs. Sur une étagère, j’ai remarqué plusieurs classeurs soigneusement alignés.
Alain les a regardés avec une expression étrange.
— Tu les as gardés.
— Je t’avais dit que je ne détruirais rien.
Je me suis tournée vers eux.
— Est-ce que quelqu’un peut enfin m’expliquer ce qui se passe ?
Nicolas a fermé la porte.
— Ce qui se passe, Sophie, c’est que notre famille a choisi le coupable le plus pratique et qu’elle a cessé de poser des questions.
Alain a baissé la tête.
— Nicolas…
— Non, papa. Elle est venue jusqu’ici. Elle mérite de savoir.
Il a tiré une chaise pour moi.
Puis il a ouvert le premier classeur.
Le dossier que personne ne voulait regarder
Cinq ans plus tôt, Alain dirigeait une association locale qui distribuait des aides financières aux viticulteurs touchés par une succession de gelées dévastatrices. Il connaissait les exploitants depuis des décennies. Certains étaient ses voisins, d’autres des amis de jeunesse.
Lorsque des sommes importantes ont disparu, les enquêteurs ont découvert que plusieurs virements avaient été autorisés sous ses identifiants.
Les documents semblaient accablants.
Alain avait reconnu une partie des opérations. Il avait été condamné pour détournement de fonds, et personne ne contestait qu’il avait commis des actes graves. Des agriculteurs avaient attendu une aide qui n’était jamais arrivée. Certains avaient dû vendre du matériel, d’autres s’étaient endettés.
Mais Nicolas affirmait que l’histoire ne s’arrêtait pas là.
— À l’époque, je m’occupais de la comptabilité informatique de l’association, expliqua-t-il. J’avais remarqué des virements vers des sociétés qui n’avaient jamais fourni les prestations facturées. J’ai prévenu mon père.
— Et qu’a-t-il fait ? demandai-je.
— Il a voulu comprendre. Il a découvert qu’un intermédiaire utilisait des contrats falsifiés pour faire sortir de l’argent. Mais il avait lui-même signé certaines autorisations sans vérifier les justificatifs. Quand l’affaire a éclaté, il était responsable de l’association. Il a été poursuivi pour ce qu’il avait fait, mais aussi pour des opérations dont il contestait être à l’origine.
Je regardai Alain.
— Vous saviez que des fonds avaient disparu ?
— Oui, répondit-il sans détour. J’aurais dû vérifier chaque document. J’ai fait confiance à des personnes qui ne le méritaient pas. Et j’ai laissé ma signature engager des sommes que je n’avais pas correctement contrôlées.
Il marqua une pause.
— Des familles ont souffert à cause de cela. Je ne chercherai jamais à prétendre le contraire.
Cette réponse me bouleversa davantage qu’une défense pleine de colère.
Il ne cherchait pas à se faire passer pour un innocent parfait.
Il reconnaissait sa faute.
Mais Nicolas poursuivit :
— Le problème, c’est que certains mouvements ne correspondaient pas à ce que papa avait signé. J’avais conservé des copies des journaux informatiques, des courriels et des versions originales de plusieurs contrats. Quand j’ai essayé de transmettre ces éléments, j’ai reçu des menaces.
— De qui ?
Il a posé un doigt sur une série de documents.