Nicolas a rangé les documents.
— Il faut qu’on parte.
— Non, ai-je répondu. On ne va pas courir toute notre vie.
J’ai regardé Alain.
— Vous avez été condamné. Vous devez assumer ce que vous avez fait. Mais si des éléments ont été écartés ou si d’autres personnes ont participé aux opérations, il faut que cela soit examiné correctement.
Puis je me suis tournée vers Nicolas.
— Et toi, tu ne dois plus porter cette histoire tout seul. Il faut un avocat indépendant, quelqu’un qui puisse examiner les documents et vous conseiller sur la manière de les transmettre aux autorités compétentes.
Nicolas a hésité avant d’acquiescer.
Alain a posé sa main sur mon épaule.
— Tu es certaine de vouloir t’impliquer ?
— Non. Mais je suis certaine que le silence n’a rien arrangé.
Nous avons passé la soirée à photographier les documents et à établir une chronologie des événements. Nous n’avons modifié aucun fichier et nous avons laissé les originaux à leur place. Le lendemain, nous devions contacter un avocat afin de déterminer quelles pièces étaient pertinentes et comment les préserver.
À 20 h 17, un bruit de moteur a retenti devant l’entrepôt.
Nicolas a regardé par la fenêtre.
Une voiture sombre venait de se garer.
Julien en est sorti.
Il a frappé à la porte avec une telle force que j’ai sursauté.
— Sophie ! Ouvre !
Je me suis tournée vers Alain.
Il était devenu livide.
— Ne lui ouvre pas, a-t-il murmuré.
Mais je savais que nous ne pourrions pas éviter cette confrontation éternellement.
J’ai ouvert la porte, sans le laisser entrer davantage.
Julien m’a regardée, puis a aperçu son père derrière moi.
— Tu n’avais pas le droit de l’emmener ici !
— C’est lui qui m’a donné l’adresse.
— Tu ne comprends pas ce que tu fais !
— Alors explique-moi.
Il a jeté un regard vers les classeurs posés sur la table.
Son visage a changé.
Ce changement a duré une fraction de seconde, mais je l’ai vu.
— Qu’est-ce que vous avez fait ? a-t-il demandé.
Nicolas s’est avancé.
— Nous avons regardé les documents que tu espérais ne plus jamais revoir.
Julien s’est tourné vers son frère.
— Tu aurais dû rester loin de cette famille.
— J’ai essayé pendant cinq ans.
— Et maintenant, tu reviens juste avant le mariage de Thomas pour tout détruire ?
— Je ne suis pas revenu pour détruire quoi que ce soit. Je suis revenu parce que papa est sorti de prison et que je refuse qu’on le cache derrière une grange comme un criminel dont on aurait honte.
Julien a serré les poings.
— Tu ne sais pas ce qui va arriver si ces papiers ressortent.
— Alors tu as quelque chose à craindre ?
Le silence qui a suivi était assourdissant.
Julien m’a regardée.
— Sophie, rentre à la maison. On parlera de tout ça tranquillement.
— Pas avant que tu me dises la vérité.
Il a secoué la tête.
— Tu ne peux pas comprendre.
— Alors aide-moi à comprendre.
Il n’a pas répondu.
Puis il a prononcé une phrase que je n’oublierai jamais :
— Si papa avait accepté de se taire dès le début, personne n’aurait eu à payer.
Alain a fermé les yeux.
Nicolas s’est figé.
Et moi, j’ai compris que la peur de Julien n’était pas seulement celle d’un fils confronté à la honte de son père.
Il redoutait que l’on examine les événements qui avaient précédé la condamnation.
Je n’avais pas encore la preuve qu’il avait commis une infraction. Mais je savais désormais qu’il fallait que toute cette histoire sorte de l’ombre.
Le mariage sans mensonges
Les jours suivants furent éprouvants.
Avec l’aide d’un avocat indépendant, Nicolas a transmis les éléments qu’il possédait aux personnes compétentes. L’avocat a insisté sur un point essentiel : les documents devaient être vérifiés, leur origine établie et les responsabilités examinées sans présumer de la culpabilité de qui que ce soit.
Alain, de son côté, n’a pas cherché à faire annuler sa condamnation par un simple coup d’éclat. Il a accepté de répondre aux questions de son conseil et de fournir les informations dont il disposait.
Julien, lui, a refusé toute discussion pendant plusieurs jours.
À la maison, il disait que je trahissais ma famille. Je lui répondais que chercher la vérité n’était pas une trahison.
Puis il a fini par m’avouer qu’il avait effectivement été au courant de certaines irrégularités. Il avait tenté de les dissimuler à l’époque, disait-il, parce qu’il pensait qu’un scandale détruirait l’association et l’avenir de toute la famille.