Cette hésitation suffit à attirer l’attention de Maître Delmas, qui venait d’arriver. Elle demanda à Laurent de préciser ses propos. Il refusa, prétextant qu’il ne discuterait pas de questions familiales en présence d’une avocate.

Puis il partit.

Une heure plus tard, Maître Delmas confirma qu’une procédure de recouvrement avait bien été engagée contre André et Odette. Un prêt avait été garanti par la maison, prétendument avec leur consentement. Les échéances n’ayant pas été payées, le créancier avait engagé des démarches pouvant conduire à une saisie.

Mais André affirma n’avoir jamais demandé ce prêt.

Et le dossier contenait la signature contestée de sa femme.

La dernière trahison était là : leurs frères ne s’étaient pas contentés de récupérer l’argent envoyé par Thomas ou de vendre le terrain. Ils avaient aussi engagé la maison familiale dans une opération dont leurs parents disaient tout ignorer.

Maître Delmas lança immédiatement les démarches nécessaires pour contester les actes, préserver les preuves et examiner les mesures judiciaires permettant d’empêcher une vente forcée pendant que le litige serait étudié. Elle prévint Thomas que rien ne pouvait être garanti avant les décisions compétentes.

Cette fois, Thomas n’avait plus besoin de se demander s’il devait confronter ses frères.

Il avait déjà compris qu’une confrontation ne suffirait pas.

La dernière preuve

Trois jours plus tard, Julien demanda à voir Thomas seul.

Ils se retrouvèrent dans un café de Saint-Étienne. Le cadet avait les yeux cernés et triturait nerveusement une serviette en papier.

— Laurent m’a dit que tu allais tout détruire, commença-t-il.

— Je ne détruis rien. Je demande où est passé l’argent de nos parents.

Julien garda le silence, puis sortit une clé USB.

— J’ai enregistré une conversation il y a six mois. Je ne savais pas quoi faire. Je pensais que Laurent finirait par arranger les choses.

— Qu’y a-t-il dessus ?

— Il parle du terrain, du prêt et de la maison. Il dit qu’une fois les papiers enregistrés, papa et maman n’auront plus la force de contester. Il dit aussi qu’il faudra que je confirme leur accord si quelqu’un pose des questions.

Thomas ne prit pas immédiatement la clé.

— Pourquoi maintenant ?

Julien baissa la tête.

— Parce que j’ai signé des documents. Je me suis raconté que je ne faisais qu’aider Laurent. Mais je savais que papa n’était pas d’accord pour vendre le terrain.

Il admit avoir participé à la création de la société immobilière et avoir reçu une partie des fonds. Il ne prétendit pas être innocent. Il accepta de remettre l’enregistrement à l’avocate et de répondre aux enquêteurs.

Maître Delmas fit conserver le fichier et en vérifia l’origine avant de le transmettre dans le cadre de la procédure. L’enregistrement ne tranchait pas à lui seul toutes les questions, mais il apportait des éléments supplémentaires sur le rôle présumé des deux frères.

Les enquêteurs cherchèrent ensuite à retracer les transferts, à examiner les signatures et à établir qui avait bénéficié des opérations.

Laurent fut convoqué pour être entendu. Il contesta avoir organisé une fraude et affirma que l’argent avait servi à rembourser des dettes familiales. Julien, lui, dut expliquer ses propres actes.

La procédure fut longue. Les comptes ne furent pas reconstitués en une journée et la maison ne fut pas automatiquement protégée par la seule existence de l’enregistrement. Il fallut produire les documents, contester les garanties et demander les mesures adaptées.

Mais André et Odette n’étaient plus seuls.

Thomas utilisa une partie de ses économies pour assurer leurs besoins immédiats, sans mélanger cet argent aux sommes contestées. Il les aida à retrouver leurs relevés, à faire vérifier leurs droits et à reprendre le contrôle de leurs décisions.

Quelques mois plus tard, la contestation des actes était toujours en cours, mais les démarches avaient permis de suspendre provisoirement certaines opérations le temps que les éléments essentiels soient examinés. La maison n’avait pas été vendue.

Un dimanche, Thomas ramena ses parents dans l’appartement de Saint-Chamond qu’il avait acheté pour eux. Les géraniums attendaient sur le balcon, et le réfrigérateur était rempli.

Odette regarda les fleurs, puis son fils.

— Tu avais prévu tout ça depuis longtemps ?

— Oui.

— Et nous, nous pensions que tu nous avais oubliés.

Thomas s’assit près d’elle.

— J’aurais dû venir plus tôt. J’ai fait confiance à Laurent parce que je voulais croire qu’il prenait soin de vous. Mais c’est lui qui a choisi de mentir. Ce n’est pas votre faute.

André posa une main sur son épaule.

— Tu nous as aidés quand tu n’avais presque rien. Tu nous aides encore maintenant. C’est tout ce que nous avions besoin de savoir.

Thomas regarda ses parents, enfin au chaud, loin de la peur qui avait envahi leur maison.