« Ne t’inquiète pas pour les sorties. Nous allons nous organiser sans elle. Depuis quelque temps, elle se croit indispensable parce qu’elle paie quelques factures. Elle doit apprendre à penser aux autres. »

Élodie sentit son cœur se contracter.

— Pourquoi ma mère aurait-elle écrit ça ?

Camille ne répondit pas tout de suite.

Elle ouvrit une autre conversation, cette fois avec Mathis.

Le message était plus ancien, envoyé près d’un an auparavant.

« Tu sais ce qui m’énerve chez Élodie ? Elle pense que tout le monde lui doit quelque chose parce qu’elle a réussi ses études. Si elle n’était pas toujours là pour corriger tout le monde, maman serait beaucoup plus tranquille. »

Mathis arracha presque le téléphone des mains de Camille.

— Tu n’avais pas le droit de lire ça !

— C’est toi qui me l’as envoyé, répondit-elle. Tu m’avais demandé de te dire si Élodie parlait mal de toi.

— Ce n’est pas la question !

— Si. C’est exactement la question.

Camille se tourna vers Élodie.

— La vérité, c’est que tout a commencé avant mon arrivée. Ta mère et Mathis se disputaient souvent avec toi parce que tu leur demandais de participer davantage aux tâches ménagères. Tu leur disais que tu ne pouvais pas continuer à tout faire après le travail. Ton père, lui, ne voulait pas choisir de camp.

Marc baissa les yeux.

Camille poursuivit :

— Quand je suis arrivée, Sylvie m’a dit que tu étais devenue difficile à vivre, que tu voulais tout contrôler et que tu avais besoin d’apprendre à partager. Elle m’a raconté que tu avais toujours été jalouse de Mathis parce qu’il était le préféré de ton père.

— C’est faux, souffla Élodie.

— Je sais. Maintenant, je le sais.

Camille essuya ses joues.

— Au début, je voulais seulement me sentir moins seule. Mais ta mère me répétait que tu finirais par essayer de me mettre dehors si je ne me rangeais pas de son côté. Alors, chaque fois que tu protestais, je pleurais. Je savais que ça marcherait. Et quand ils ont commencé à organiser des sorties sans toi, j’ai laissé faire.

Elle baissa la voix.

— Parce que j’aimais être celle qu’on choisissait.

Ces derniers mots firent plus mal à Élodie que toutes les accusations précédentes.

Camille n’avait pas simplement été la bénéficiaire innocente d’une situation injuste. Elle avait fini par en profiter, consciente que la place qu’elle occupait se construisait au détriment de sa cousine.

Mais elle avait aussi été manipulée par une famille qui lui avait présenté une version soigneusement déformée de la réalité.

Élodie rendit le téléphone.

— Pourquoi me le dire maintenant ?

Camille regarda la valise.

— Parce que je viens de comprendre que tu vas vraiment partir. Et que, si je me tais encore, je ne pourrai plus prétendre que je ne savais pas ce que je faisais.

Sylvie intervint, furieuse :

— C’est ridicule ! Tu es bouleversée, Camille. Tu ne sais même pas ce que tu racontes !

— Si, je le sais, répondit Camille. Et je ne veux plus que tu me demandes de mentir pour toi.

Marc s’assit lentement sur une chaise.

Pour la première fois, il regarda sa fille aînée sans chercher immédiatement à calmer la dispute.

— Élodie, dit-il, nous avons peut-être commis des erreurs.

Elle le fixa.

— Des erreurs ?

— On aurait dû mieux gérer les choses.

— Non, papa. Vous auriez dû me parler. Vous auriez dû me respecter. Et surtout, vous auriez dû vous demander pourquoi votre fille devait dormir près du garage alors qu’elle contribuait aux dépenses de cette maison.

Marc passa une main sur son visage.

— Je ne pensais pas que tu le vivais aussi mal.

Élodie sentit ses yeux lui piquer.

— Je vous l’ai dit. Plusieurs fois. Vous avez simplement préféré ne pas entendre.

Il ne trouva rien à répondre.

Le lendemain matin, Élodie partit pour Bordeaux.

Clara l’attendait à la gare avec deux cafés et les coordonnées de la responsable du recrutement. Le poste était toujours disponible. Après un entretien en visioconférence et quelques échanges avec l’agence, Élodie obtint une proposition d’embauche.

Elle accepta.

Les premières semaines furent difficiles. Elle loua un petit appartement meublé, apprit à vivre seule dans une nouvelle ville et découvrit le bonheur presque absurde de rentrer chez elle sans trouver une liste de tâches sur la table.

Elle pouvait cuisiner ce qu’elle voulait.

Laisser un livre ouvert sur son canapé.

Dormir dans une chambre qui ne risquait pas d’être attribuée à quelqu’un d’autre.

Et surtout, elle pouvait dire non sans devoir passer deux heures à justifier sa réponse.

Au bout de deux mois, Sylvie l’appela.

— Tu comptes rester longtemps là-bas ?

— Oui.

— Tu ne trouves pas que tu vas un peu loin pour une histoire de famille ?