— Est-ce que tu vas encore devoir partir le jour de Noël ?
Cette question me frappa plus durement que les menaces de Valeria.
Je m’accroupis pour être à sa hauteur.
— Je vais faire tout ce que je peux pour être avec toi. Je te le promets.
Elle me regarda avec ses grands yeux sérieux.
— Tu sais, papa, les cadeaux, ce n’est pas grave si on les ouvre plus tard. Mais je n’aime pas quand tu es à la maison et que tu as l’air d’être ailleurs.
Je sentis ma gorge se serrer.
Sofia n’avait pas besoin d’un père capable de faire fonctionner tous les systèmes de réfrigération de la capitale.
Elle avait besoin d’un père qui entende ses histoires, qui l’aide à accrocher les décorations trop hautes et qui se souvienne que son personnage préféré dans son livre s’appelait Lila.
— Tu as raison, dis-je. Je vais essayer de faire mieux.
Nous avons préparé les biscuits jusqu’à presque dix heures. Certains avaient des formes étranges, d’autres étaient brûlés sur les bords. Sofia les trouva magnifiques.
Cette nuit-là, une fois qu’elle fut endormie, je sortis mon ordinateur.
Je n’allais pas envoyer une lettre de colère.
J’allais rassembler les faits.
Les documents qu’Arturo espérait ne jamais voir réunis
Depuis trois semaines, je conservais une copie de tous les rapports d’essais, des relevés de température et des courriels relatifs au déploiement.
Je ne l’avais pas fait pour piéger qui que ce soit. C’était une habitude professionnelle : lorsqu’on est responsable d’une installation critique, on conserve une trace des observations, des corrections et des décisions.
Je classai les documents par date.
Le premier rapport signalait une défaillance intermittente du capteur principal dans l’une des unités de refroidissement.
Le deuxième montrait que le système d’alarme ne transmettait pas toujours les alertes au poste de surveillance.
Le troisième indiquait que le basculement automatique vers l’alimentation de secours n’avait pas encore été testé dans toutes les configurations.
Aucun de ces problèmes ne prouvait que l’installation allait nécessairement tomber en panne. Mais ils suffisaient à empêcher une validation complète.
Puis je retrouvai un courriel d’Arturo, envoyé deux jours plus tôt à l’équipe de déploiement.
« Les tests complémentaires pourront être réalisés après la mise en service. Il faut tenir la date annoncée à la direction. »
Je relus la phrase.
Après la mise en service.
Pour un système dont les défaillances possibles concernaient la conservation de produits hospitaliers sensibles à la température.
Je joignis les documents au dossier technique, ajoutai un résumé factuel des risques et adressai le tout aux responsables qualité et sécurité, ainsi qu’au directeur général, en suivant la procédure interne de signalement.
Je précisai que je restais disponible pour participer aux essais et aux corrections, mais que je ne pouvais pas signer une validation que les résultats ne justifiaient pas.
Je n’accusai personne de vouloir mettre des patients en danger.
Je n’en avais pas la preuve.
Je me contentai de décrire ce qui avait été observé, ce qui restait à tester et les conséquences possibles d’une mise en service prématurée.
À 23 h 18, j’envoyai le message.
Puis j’éteignis mon ordinateur.
Pour la première fois depuis trois semaines, je ne vérifiai pas ma boîte de réception avant de me coucher.
Le 23 décembre, à 8 h 12
Mon téléphone se mit à vibrer dès que j’arrivai au bureau.
Valeria voulait me voir immédiatement.
Arturo m’attendait déjà dans la salle de réunion.
Cette fois, il n’y avait ni café ni sourire satisfait.
Sur la table se trouvait une impression de mon signalement.
— Tu as envoyé ces documents au directeur général ? demanda Valeria.
— Oui. Et aux responsables qualité et sécurité.
— Sans passer par moi ?
— J’ai déjà signalé ces problèmes lors des réunions précédentes. Le compte rendu de mardi les mentionne. Comme aucune validation complète n’avait été fournie, j’ai suivi la procédure de signalement.
Arturo frappa la table du plat de la main.
— Tu as fait perdre confiance à la direction dans toute l’équipe !
— Les résultats des tests ne dépendent pas de ma confiance en qui que ce soit.
— Tu aurais pu nous en parler avant d’envoyer ça !
Je le regardai.
— Je vous en ai parlé. Plusieurs fois.
Valeria leva la main pour interrompre Arturo.
— Le directeur général demande une réunion technique cet après-midi. En attendant, personne ne doit modifier le dossier de validation.
Elle semblait plus inquiète que furieuse.
— Mateo, je veux que tu comprennes une chose. Nous avons un contrat important, des hôpitaux qui attendent et des pénalités si nous dépassons la date de mise en service.
— Je le comprends.
— Tu ne sembles pas mesurer les conséquences financières d’un retard.