Élodie ne répondit pas tout de suite.
Elle passa le portail, soutenant sa mère d’un bras et tenant Hugo par la main. Derrière elle, Julien restait immobile sur le trottoir, les yeux rivés sur le dossier noir.
— Élodie ! Tu ne peux pas partir comme ça ! cria-t-il. Nous devons parler !
Elle se retourna juste assez pour lui répondre :
— Nous parlerons quand ma mère aura vu un médecin, quand mon fils sera en sécurité et quand tu seras capable de m’expliquer ce que tu as écrit dans ce dossier.
Puis le portail se referma.
Pour la première fois depuis sept ans, Julien se retrouva de l’autre côté d’une porte qu’il ne pouvait pas ouvrir avec l’argent de sa femme.
1. Une urgence que personne ne pouvait plus ignorer
À l’intérieur de la demeure, Élodie conduisit Madeleine dans une chambre au rez-de-chaussée. Elle retira délicatement son manteau, l’aida à s’allonger et appela immédiatement les secours.
Sa mère grelottait. Sa température dépassait 39 °C. Ses mains étaient tellement gonflées qu’elle ne parvenait plus à fermer complètement les doigts.
— Tu aurais dû me dire que c’était aussi grave, murmura Élodie en lui tenant la main.
Madeleine baissa les yeux.
— Je ne voulais pas te créer de problèmes avec Julien. Il disait que tu étais déjà assez occupée et que je devais faire des efforts pour que tout se passe bien.
Élodie sentit sa gorge se serrer.
— Maman, tu n’as pas à travailler pour mériter qu’on te respecte.
Hugo, assis au bord du lit, posa son petit ours en peluche contre le bras de sa grand-mère.
— Mamie, maintenant tu peux dormir. Maman va faire la cuisine.
Madeleine esquissa un sourire, puis ferma les yeux.
Lorsque les ambulanciers arrivèrent, ils l’emmenèrent à l’hôpital pour des examens. Élodie accompagna sa mère tandis qu’une amie de confiance venait chercher Hugo.
Le diagnostic n’était pas encore établi. Les médecins devaient notamment vérifier l’origine de la fièvre et des douleurs dorsales. Une chose, cependant, était certaine : Madeleine avait besoin de soins et de repos, pas de rester debout devant un four.
Dans le couloir de l’hôpital, Élodie sortit enfin le dossier noir de son sac.
Elle avait espéré ne jamais devoir l’ouvrir devant son fils.
Mais les derniers événements venaient de rendre cette décision inévitable.
2. Le dossier noir
Deux mois auparavant, Élodie avait remarqué des dépenses inhabituelles sur un compte qu’elle utilisait pour les frais du foyer.
Au début, elle avait pensé à des erreurs.
Puis les montants s’étaient répétés : des retraits importants, des virements vers un compte qu’elle ne connaissait pas, des achats de luxe et des paiements effectués pendant ses déplacements professionnels.
Julien lui avait assuré qu’il s’agissait de dépenses liées à son activité commerciale.
Pourtant, plusieurs justificatifs portaient le nom de sociétés sans rapport apparent avec son travail.
Élodie dirigeait Medisens depuis dix ans. Elle avait appris à ne pas confondre une anomalie avec une preuve, mais aussi à ne pas ignorer une anomalie simplement parce qu’elle concernait quelqu’un qu’elle aimait.
Elle avait donc demandé à son expert-comptable de vérifier les opérations et consulté son avocate.
C’est ainsi qu’elle avait constitué le dossier noir.
À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires, des copies de messages, des factures et des documents relatifs à la maison familiale.
Mais une découverte l’avait particulièrement inquiétée.
Dans une conversation entre Julien et Chantal, sa belle-mère écrivait :
« Il faut qu’elle comprenne que cet argent ne lui servira à rien si elle finit seule. Une femme qui voyage autant finira par perdre son fils. »
Julien avait répondu :
« Laisse-moi gérer. Quand elle aura compris qu’elle ne peut pas tout contrôler, elle signera. »
Élodie avait d’abord cru qu’ils parlaient d’une dispute familiale.
D’autres messages avaient levé le doute.
Ils évoquaient un projet visant à lui faire signer une procuration générale sur certains comptes, sous prétexte de simplifier la gestion des dépenses du ménage. Un autre message mentionnait la possibilité de présenter ses déplacements professionnels comme un signe d’instabilité, notamment si un conflit concernant la résidence de Hugo venait à éclater.
Chantal avait même suggéré de conserver certains courriers bancaires avant qu’Élodie ne les voie.
Aucun de ces messages ne suffisait, à lui seul, à établir qu’une infraction avait été commise. Mais leur ensemble justifiait une vérification sérieuse.
Et Élodie avait découvert une autre anomalie : Julien parlait de la maison familiale comme si elle lui appartenait déjà.
Or, le bien avait été acheté par Élodie avant leur mariage. Elle en détenait le titre de propriété et avait financé seule son acquisition. Les documents ne révélaient aucun transfert de propriété en faveur de son mari.