La demeure de l’autre côté de la rue, quant à elle, avait été acquise deux ans plus tôt grâce à des fonds personnels d’Élodie, distincts de ceux de Medisens.
Julien le savait.
Il avait simplement parié qu’elle ne lui opposerait jamais un refus.
3. « Tu crois que tu peux me mettre dehors ? »
Le soir même, Julien arriva à l’hôpital.
Il avait retrouvé des chaussures, changé de vêtements et abandonné son ton autoritaire. Il s’approcha d’Élodie avec un bouquet de fleurs acheté à la hâte.
— Je suis désolé pour tout à l’heure. Maman est allée trop loin. Tu sais comment elle est.
Élodie ne prit pas les fleurs.
— Et toi, Julien ? Tu étais comment, quand tu as laissé ma mère malade cuisiner pendant que tu jouais ?
Il détourna le regard.
— J’ai été maladroit. Mais tu as coupé toutes les cartes, le réseau, la voiture… Tu m’as humilié devant ma mère.
— Les cartes professionnelles ne sont pas un droit personnel. J’ai fait suspendre les moyens de paiement rattachés à Medisens et aux comptes que je suis autorisée à administrer, après vérification de leur utilisation. Je n’ai pas touché à ton salaire ni à tes comptes personnels.
— Tu sais très bien que j’utilisais ces cartes pour la maison !
— Alors tu n’auras aucun mal à justifier les dépenses.
Julien serra les mâchoires.
— Et cette maison ? Tu comptes vraiment me mettre à la porte ? Nous sommes mariés. Hugo est mon fils. Tu ne peux pas décider de tout toute seule.
— Tu as raison sur un point : nous sommes mariés et Hugo est aussi ton fils. C’est précisément pour cela que je ne prendrai aucune décision concernant sa résidence sous le coup de la colère. Nous passerons par les voies légales nécessaires.
Elle marqua une pause.
— Mais être son père ne te donne pas le droit de faire peur à un enfant, et être mon mari ne te donne pas le droit de maltraiter ma mère.
Julien jeta un regard vers la porte de la chambre.
— Elle t’a montée contre moi.
Cette phrase acheva de dissiper les derniers doutes d’Élodie.
Même maintenant, alors que Madeleine se trouvait sous surveillance médicale, il cherchait quelqu’un d’autre à accuser.
— Non, Julien. C’est toi qui m’as montré qui tu étais.
Elle lui indiqua le couloir.
— Mon avocate prendra contact avec toi.
Cette fois, il partit sans réclamer les clés.
4. La maison qu’il croyait posséder
Le lendemain matin, Chantal tenta à son tour de joindre Élodie.
Elle lui envoya plusieurs messages, alternant les reproches et les supplications.
Elle disait avoir été fatiguée, avoir perdu patience, avoir mal compris les consignes. Elle affirmait aussi qu’Élodie détruisait une famille pour un simple repas.
Puis arriva un dernier message :
« Julien a toujours été l’homme de cette maison. Tu ne peux pas le chasser comme un étranger. »
Élodie le montra à son avocate, Maître Delmas.
— Il faut distinguer plusieurs choses, expliqua celle-ci. La propriété du bien, les droits éventuels liés au mariage, la résidence familiale et les mesures concernant votre enfant. Le fait que vous soyez seule propriétaire est un élément important, mais il ne signifie pas que toutes les questions de logement peuvent être réglées par un simple changement de serrure. Nous allons agir proprement.
Élodie acquiesça.
Elle ne voulait pas se venger. Elle voulait que les choses cessent, que les faits soient établis et que son fils retrouve un environnement sûr.
Avec son avocate, elle prit donc plusieurs mesures.
Les accès aux comptes professionnels furent réexaminés. Les moyens de paiement de Medisens furent réservés aux dépenses autorisées. Les documents originaux furent conservés et les messages sauvegardés dans leur contexte. Un audit indépendant fut demandé pour vérifier les mouvements financiers suspects.
Concernant Hugo, Élodie commença à consigner les incidents dont elle avait été témoin et les paroles que son fils avait spontanément rapportées, sans lui poser de questions suggestives. Elle demanda également conseil à un professionnel pour l’aider à traverser cette période sans le placer au milieu du conflit.
Quant à Madeleine, elle resta à l’hôpital jusqu’à ce que son état permette son retour à la maison.
Lorsqu’elle rentra, Élodie avait fait installer une chambre confortable au rez-de-chaussée de la demeure secrète.
— Tu ne vas pas me garder ici comme une vieille dame qu’on surveille ? plaisanta Madeleine, encore faible.
Élodie sourit.
— Non. Tu vas rester ici parce que tu es ma mère, parce que tu as besoin de repos et parce que tu en as envie. Et si tu préfères rentrer en Ardèche ensuite, je t’y conduirai.
Madeleine lui caressa la joue.
— Tu as toujours voulu tout porter toute seule.
— Je sais. Je suis en train d’apprendre à ne plus le faire.