Claire ne retourna pas dans la salle à manger.
Elle monta dans la chambre qu’elle partageait avec Julien depuis huit ans, referma la porte et posa son sac sur le lit. Ses mains tremblaient encore. Pas de peur, cette fois. De colère.
Elle ouvrit l’ordinateur et relut le dossier de financement.
Douze millions d’euros.
Six mois plus tôt, Julien lui avait expliqué que Delmas Mobilités traversait une période difficile. Il avait parlé de la hausse des coûts, de contrats retardés et d’un marché devenu imprévisible. Il s’était assis au bord du lit, avait pris ses mains et lui avait demandé de l’aider à sauver l’entreprise de son père.
Claire l’avait fait.
Elle avait appelé d’anciens partenaires, réorganisé les négociations avec plusieurs fournisseurs et préparé les documents que Julien présentait ensuite comme le fruit de son travail. Elle avait même accepté de ne pas apparaître dans les communications officielles, parce que Monique répétait qu’une femme devait soutenir son mari sans chercher à lui voler la vedette.
Mais le dossier qu’elle venait de recevoir révélait autre chose.
Certaines dépenses de communication dépassaient largement les budgets approuvés. Plusieurs factures avaient été payées à des sociétés dont les prestations restaient impossibles à vérifier. Des virements importants avaient également été effectués au bénéfice d’une structure liée à une personne dont le nom revenait dans plusieurs documents : Élise Garnier.
Claire téléchargea chaque pièce jointe et sauvegarda une copie sur un espace sécurisé.
Elle ne savait pas encore si ces opérations étaient frauduleuses. Elle savait seulement qu’elles exigeaient des explications.
Son téléphone sonna.
Julien.
Elle laissa sonner.
Il rappela aussitôt, puis envoya un message.
« Où es-tu ? Les invités te cherchent. Reviens et arrête de nous faire honte. »
Claire regarda son reflet dans le miroir. Une marque rouge commençait à apparaître sur sa pommette.
Elle prit une photographie de son visage, puis photographia sa robe tachée et conserva la vidéo envoyée par Élise. Elle ne voulait ni publier ces images ni déclencher une guerre sur les réseaux sociaux. Elle voulait simplement garder une trace exacte de ce qui s’était passé.
Enfin, elle ouvrit le tiroir où elle conservait ses papiers personnels. Elle y trouva son passeport, quelques documents bancaires et une enveloppe contenant les derniers courriers de sa mère.
Au fond de l’enveloppe reposait une lettre qu’elle connaissait presque par cœur.
« Ma chérie, ne confonds jamais la loyauté avec le sacrifice de toi-même. Les gens qui t’aiment vraiment n’ont pas besoin que tu disparaisses pour se sentir importants. »
Claire ferma les yeux.
Pendant huit ans, elle avait interprété cette phrase comme un conseil destiné à la protéger des difficultés de la vie. Ce soir-là, elle comprit qu’elle devait aussi la protéger des personnes auxquelles elle avait donné sa confiance.
Elle appela son avocate, Maître Sophie Lambert.
— Sophie, j’ai besoin que tu examines le dossier de Delmas Mobilités. Il y a une demande de financement de douze millions d’euros et des mouvements financiers qui m’inquiètent.
— Tu as signé quelque chose ?
— Pas encore.
— Alors ne signe rien avant que nous ayons vérifié les documents. Et Claire… qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as une drôle de voix.
Claire hésita, puis lui raconta la scène du gâteau.
Au bout du fil, un silence s’installa.
— Tu es blessée ?
— J’ai mal à la joue, mais je vais bien.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. Est-ce que tu te sens en sécurité dans cette maison ?
Claire regarda la porte.
— Je ne sais pas.
— Dans ce cas, ne reste pas seule avec lui si tu crains sa réaction. Prends tes affaires essentielles et viens chez moi, ou chez une personne de confiance. Nous nous occuperons des documents demain.
Pour la première fois de la soirée, Claire sentit qu’elle n’avait pas à résoudre tous les problèmes immédiatement.
Elle prépara une petite valise, prit les médicaments dont elle avait besoin et récupéra les documents personnels qui lui appartenaient. Puis elle appela sa meilleure amie, Amélie, qui accepta de venir la chercher.
Lorsqu’elle descendit, la fête touchait à sa fin.
Monique était installée au bout de la table, un verre de champagne à la main. Julien racontait une anecdote à ses cousins. Élise lui montrait quelque chose sur son téléphone.
Personne ne semblait avoir remarqué son absence.
Claire traversa la salle avec sa valise.
— Tu vas où, encore ? demanda Julien en se levant.
— Je pars.
Il éclata d’un rire incrédule.
— Pour une plaisanterie ? Tu es sérieuse ?
— Oui.
Monique posa son verre.
— Claire, ne sois pas ridicule. Tu ne vas pas gâcher l’anniversaire de ta belle-mère pour un peu de crème sur une robe.
Claire la regarda calmement.
— Ce n’est pas la crème qui me fait partir.