— Alors quoi ? demanda Sophie. Tu veux qu’on s’excuse tous à genoux ?

— Non. Je veux que vous compreniez que ce que vous avez fait est inacceptable. Mais je n’ai pas besoin que vous le compreniez ce soir pour partir.

Julien s’approcha d’elle.

— Tu ne peux pas partir comme ça. Nous avons des choses à régler. L’entreprise, le financement…

Claire eut un sourire sans joie.

— L’entreprise ?

Il se figea.

Elle n’avait pas élevé la voix. Pourtant, ce simple mot venait de lui rappeler quelque chose qu’il avait soigneusement oublié : il ne maîtrisait pas tout.

— Quel rapport avec l’entreprise ? demanda-t-il.

— Nous en parlerons lorsque les documents auront été vérifiés.

Le visage de Julien se durcit.

— Tu n’as pas à te mêler de mes affaires.

— C’est précisément ce que je vais cesser de faire sans protection et sans transparence.

Elle se dirigea vers la porte.

— Claire ! cria Monique. Après tout ce que cette famille a fait pour toi !

Claire s’arrêta une seconde.

— Vous m’avez souvent rappelé ce que je vous devais. Mais ce soir, personne ne m’a demandé ce que je méritais.

Puis elle sortit.

Amélie l’attendait devant le portail. En voyant sa joue, elle ne posa aucune question. Elle ouvrit simplement la portière et prit la valise.

Dans la voiture, Claire se mit enfin à pleurer.

Elle pleura la femme qu’elle avait été pendant huit ans, celle qui croyait qu’en étant assez patiente, assez utile et assez aimante, elle finirait par être respectée. Elle pleura les dimanches passés à préparer des repas, les nuits consacrées aux dossiers de Julien et les fois où elle avait accepté des excuses qui n’en étaient pas.

Mais elle ne pleura pas son départ.

Pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait plus besoin de demander la permission d’être tranquille.

Le lendemain matin, à neuf heures, Claire retrouva Maître Lambert dans son cabinet.

L’avocate avait déjà examiné les premiers documents.

— Avant toute chose, dit-elle, je veux clarifier ta situation. Tu détiens bien la majorité des parts de Morel Participations ?

— Oui. Ma mère a créé cette structure avec mon grand-père. Après son décès, j’en suis devenue la principale bénéficiaire et la présidente du comité familial. Mon père détient une participation minoritaire.

— Et cette société contrôle une part importante de Delmas Mobilités ?

— Elle détient les titres qui lui donnent un rôle décisif dans les opérations de financement prévues. Julien le sait, mais il a toujours pensé que je me contentais de transmettre les décisions de ma famille.

Maître Lambert parcourut une nouvelle page.

— Il va falloir examiner les statuts, les accords entre actionnaires et les conditions exactes du financement. Être majoritaire ne signifie pas que tu peux décider seule de tout. En revanche, si ton accord est nécessaire à cette opération, personne ne peut raisonnablement le traiter comme une simple formalité.

Claire hocha la tête.

Elle ne voulait pas se servir de son pouvoir pour punir Julien. Elle voulait savoir ce qu’elle signait, ce qu’elle risquait et ce qu’elle pouvait légalement refuser.

— Et les factures d’Élise ? demanda-t-elle.

— Nous demanderons les justificatifs et ferons examiner les opérations par un professionnel indépendant. Pour le moment, nous ne pouvons pas conclure qu’il y a eu détournement. Mais il existe suffisamment d’incohérences pour ne pas débloquer des fonds sans contrôle.

Claire signa une autorisation permettant à son avocate de solliciter les documents nécessaires.

À midi, Julien l’appela.

Elle décrocha finalement.

— Où es-tu ? demanda-t-il sans même la saluer.

— En sécurité.

— Tu as quitté notre maison, tu ignores mes appels et maintenant le fonds refuse de confirmer le financement. Tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ?

— Je n’ai pas demandé au fonds de refuser quoi que ce soit. J’ai demandé que le dossier soit examiné avant toute décision.

— Tu sais parfaitement que nous n’avons pas le temps pour ça !

— Alors, pourquoi y a-t-il des factures que personne ne peut expliquer ?

Il se tut.

— De quoi tu parles ?

— Des dépenses de communication, des virements et des prestations qui ne sont pas suffisamment documentées. Mon avocate demande les justificatifs.

Sa voix changea.

— Tu as parlé à un avocat contre moi ?

— J’ai demandé conseil au sujet de documents financiers dont je suis appelée à approuver une partie. C’est normal.

— Claire, écoute-moi. Tu es en train de détruire huit ans de mariage pour une scène stupide.

Elle ferma les yeux.

— Tu as écrasé mon visage dans un gâteau devant toute ta famille. Puis tu as ri. Et maintenant, tu voudrais que je fasse comme si le problème était ma réaction.

— Je me suis laissé emporter.