Claire ne rentra pas chez elle.

Elle marcha jusqu’au bout de la rue, sans se retourner, jusqu’à ce que le portail de l’hôtel particulier disparaisse derrière les arbres. Son cœur battait si fort qu’elle sentait chaque pulsation dans sa gorge. Elle avait appris à garder son sang-froid sous les tirs, mais rien ne l’avait préparée à entendre sa fille appeler à l’aide avant de disparaître dans le silence.

Elle sortit son téléphone.

— Poste de sécurité, ici la colonelle Morel. Je signale une possible séquestration, des violences physiques et une tentative de destruction de preuves à Neuilly-sur-Seine. Une victime est potentiellement blessée et retenue contre son gré. Je demande l’intervention immédiate des services de police compétents.

Elle donna l’adresse, les faits observés et les noms des personnes présentes. Elle précisa qu’elle avait elle-même été empêchée d’accéder à la propriété.

Puis elle appela directement les services d’urgence.

Elle n’avait pas choisi entre appeler la police et protéger les preuves. Elle allait faire les deux, sans mettre sa fille en danger pour obtenir un dossier parfait.

Quelques minutes plus tard, elle contacta son avocat, puis le service chargé de conserver les enregistrements de l’alerte professionnelle. Elle demanda que les fichiers soient préservés selon les procédures applicables et qu’aucune copie ne soit modifiée. Elle savait qu’un enregistrement pouvait devenir inutilisable si sa chaîne de conservation était contestée.

Mais ce n’était pas encore la preuve qui comptait le plus.

C’était Élodie.

À l’intérieur de la propriété, Thomas de Villiers traversait le salon à grandes enjambées.

— Maman, elle va appeler les flics !

Béatrice referma les rideaux.

— Elle ne fera rien. Elle a trop à perdre. Une colonelle qui s’en prend à une famille connue, avec un sénateur pour beau-père, devra justifier chacun de ses gestes.

Armand ne répondit pas. Il regardait son téléphone, où plusieurs messages venaient d’apparaître.

Le premier provenait de Marc Lenoir.

« Le fichier original n’est pas dans le coffre. Votre belle-fille l’a copié. »

Le deuxième suivit presque aussitôt.

« Retrouvez-le avant que la police ne mette la main dessus. »

Thomas blêmit.

— Elle a copié quoi ?

Armand leva lentement les yeux.

— Tu ne m’avais pas dit qu’elle avait accès aux archives.

— Elle était comptable ! Elle gérait les justificatifs de plusieurs opérations du groupe. Je pensais qu’elle n’avait conservé que des factures.

Marc Lenoir apparut dans l’encadrement de la porte. Il avait une cinquantaine d’années, des cheveux gris impeccablement coiffés et cette expression froide des hommes habitués à faire taire les objections.

— Vous avez tous commis la même erreur, dit-il. Vous l’avez prise pour une épouse docile parce qu’elle ne répondait pas.

Il posa une main sur le dossier d’un fauteuil.

— Où est la copie ?

Thomas se tourna vers l’escalier.

— Dans sa chambre, peut-être.

— Alors allez vérifier.

— Et si elle l’a envoyée quelque part ?

Pour la première fois, Marc perdit son calme.

— Si elle l’a transmise, nous avons un problème beaucoup plus grave que votre mariage.

À cet instant, la sonnette retentit.

Puis une voix s’éleva derrière la porte :

— Police nationale ! Ouvrez immédiatement !

Béatrice porta la main à sa bouche.

Armand lui saisit le bras.

— Personne ne dit un mot sans avocat.

Mais les policiers avaient déjà commencé à sécuriser les accès. Une ambulance attendait devant le portail. Claire se tenait à quelques mètres des véhicules, les mains serrées l’une contre l’autre.

Un officier vint à sa rencontre.

— Madame, nous allons prendre votre déclaration. Les agents sur place vérifient la situation et s’assurent que votre fille puisse recevoir des soins.

— Elle a une blessure au poignet, peut-être davantage. J’ai entendu un choc et un gémissement. J’ai vu une main couverte de bleus à la fenêtre.

— Nous avons bien reçu ces informations.

Claire retint la question qui lui brûlait les lèvres. Elle savait que les procédures prendraient du temps, mais chaque seconde lui paraissait interminable.

Quelques minutes plus tard, deux policiers ressortirent en accompagnant Élodie.

La jeune femme portait un gilet gris trop grand pour elle. Son visage était marqué par des ecchymoses, et son poignet droit était immobilisé contre sa poitrine. Lorsqu’elle aperçut sa mère, elle s’arrêta net.

— Maman…

Claire se précipita vers elle, puis ralentit en voyant son expression. Elle ne voulait pas lui imposer un geste de plus.

— Je suis là, ma chérie. Je suis là.

Élodie s’effondra dans ses bras.

— Je pensais que tu ne viendrais pas.

— Tu m’as appelée. Je serais venue au bout du monde.

La jeune femme se mit à pleurer, sans pouvoir s’arrêter. Claire la soutint tandis que les secouristes l’installaient dans l’ambulance.

Avant que les portes ne se referment, Élodie attrapa la manche de sa mère.

— La clé USB…

— Quoi ?