— Ils ne doivent pas la trouver.

Claire se pencha vers elle.

— Où est-elle ?

Élodie regarda les policiers, puis sa mère.

— Dans la doublure de mon vieux sac de voyage. Celui que tu m’avais donné quand je suis partie étudier à Bordeaux. Il est dans le coffre de ma voiture.

Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.

— Qu’y a-t-il dessus ?

Élodie ferma les yeux un instant.

— Tout.

Le document qui pouvait faire tomber les de Villiers

À l’hôpital, les médecins confirmèrent une fracture du poignet droit ainsi que plusieurs contusions. Élodie fut prise en charge et entendue uniquement lorsqu’elle fut en état de le faire. Claire resta près d’elle, sans lui demander de raconter ce qu’elle n’était pas encore prête à revivre.

Le lendemain, accompagnée de son avocate, Élodie accepta de remettre le sac de voyage aux enquêteurs. La clé USB fut récupérée, photographiée, scellée et examinée par les services compétents.

Son contenu dépassait de loin ce que Claire avait imaginé.

Il y avait des tableaux comptables, des factures, des courriels, des contrats de sous-traitance et des copies de virements. Plusieurs opérations semblaient relier des sociétés du groupe de BTP à des intermédiaires ayant travaillé sur des marchés publics, notamment dans le secteur hospitalier.

Certaines factures faisaient apparaître des prestations identiques facturées à plusieurs reprises. D’autres mentionnaient du matériel médical dont la livraison n’était pas confirmée par les documents disponibles.

Un dossier portait le nom de Marc Lenoir.

Un autre contenait des échanges entre plusieurs responsables du groupe et des personnes dont les fonctions semblaient liées à l’attribution de marchés.

Mais la pièce la plus inquiétante était un fichier audio.

On y entendait la voix d’Armand de Villiers lors d’une réunion privée.

— Les documents doivent disparaître avant le contrôle. Si les factures originales ressortent, nous ne pourrons plus prétendre qu’il s’agit d’erreurs administratives.

Une autre voix, que les enquêteurs attribuèrent provisoirement à Marc Lenoir, répondit :

— Et la comptable ?

Un silence.

Puis Armand reprit :

— Elle ne parlera pas.

L’enregistrement ne suffisait pas, à lui seul, à établir toutes les responsabilités. Il devait être authentifié, replacé dans son contexte et confronté aux autres pièces. Mais il donnait aux enquêteurs une piste sérieuse à vérifier.

Élodie avait également conservé des copies de messages dans lesquels Thomas lui demandait de supprimer certaines écritures comptables. Lorsqu’elle avait refusé, il lui avait expliqué qu’elle ne comprenait pas les « arrangements nécessaires » au fonctionnement du groupe.

Elle avait commencé à tout conserver après avoir découvert des incohérences dans les comptes.

Au début, elle avait cru à des erreurs. Puis elle avait retrouvé des factures portant des signatures qu’elle ne reconnaissait pas et des virements vers des sociétés dont les adresses correspondaient à des bureaux partagés.

Elle avait posé des questions à Thomas.

Il lui avait répondu qu’elle mettait en danger leur avenir.

Quelques jours plus tard, il lui avait confisqué son ordinateur professionnel.

Elle avait alors compris qu’elle ne devait plus laisser ses découvertes sur un seul appareil. Elle avait copié les documents auxquels elle avait légitimement accès et conservé une version séparée, sans prévenir personne.

Ce qu’elle n’avait pas anticipé, c’était la violence qui suivrait.

La famille commence à se fissurer

L’enquête s’élargit rapidement, sans que les autorités ne communiquent publiquement de conclusions définitives. Les documents financiers furent comparés aux contrats, aux relevés bancaires et aux archives des sociétés concernées. Les personnes mentionnées dans les fichiers furent identifiées et entendues selon les besoins de l’enquête.

Armand de Villiers contesta toute implication frauduleuse et affirma que les échanges avaient été interprétés de manière trompeuse. Marc Lenoir nia également avoir participé à une opération illégale.

Thomas, lui, soutint d’abord qu’Élodie avait inventé les violences pour se venger d’une séparation imminente.

Mais les policiers avaient recueilli des éléments matériels sur les blessures de la jeune femme, son témoignage et les circonstances de l’intervention. Les déclarations des personnes présentes dans la maison furent confrontées aux enregistrements disponibles.

Béatrice fut également interrogée sur les raisons pour lesquelles elle avait refusé de laisser Claire accéder à sa fille après l’appel de détresse. Elle affirma avoir cru à une dispute conjugale et nia avoir voulu empêcher les secours d’intervenir.

Les enquêteurs devaient établir précisément ce que chacun avait fait, vu ou su. Le nom de de Villiers ne conférait aucune immunité, mais il ne constituait pas non plus une preuve de culpabilité.

Pour Claire, ces distinctions étaient essentielles.

Elle ne voulait pas que sa fille devienne un simple instrument dans une affaire politique ou financière. Elle voulait que les violences soient examinées pour ce qu’elles étaient, indépendamment des contrats, des millions et des relations du beau-père.

Un soir, à l’hôpital, Élodie lui posa une question.

— Tu crois qu’ils vont réussir à étouffer l’affaire ?