Mathieu lui remit également le dossier financier.

Au cours des jours suivants, les vérifications révélèrent que les difficultés du groupe familial étaient bien plus graves que ce que Gérard avait admis. Une partie de l’argent emprunté avait servi à rembourser d’anciennes dettes, tandis que plusieurs transferts vers des sociétés liées à Thomas demeuraient sans justification convaincante.

Le prétendu programme immobilier d’Angers avait été présenté de manière trompeuse aux proches de Gérard. Le cautionnement de Mathieu aurait permis de reporter une partie du risque sur lui, sans lui donner le moindre contrôle réel sur l’entreprise.

Il n’était pas seulement question de sauver une société.

Son père voulait gagner du temps en engageant l’avenir de son fils.

Lorsque Gérard reçut une convocation dans le cadre des investigations, il tenta une dernière fois de joindre Mathieu.

— Tu es satisfait ? cria-t-il au téléphone. Tu as fait intervenir la police contre ton propre père !

Mathieu ferma les yeux un instant.

Il avait attendu des années que cet homme soit fier de lui. Il avait accepté les remarques, les comparaisons avec Thomas et l’indifférence de sa mère. Il avait même imaginé qu’en travaillant davantage, en gagnant mieux sa vie ou en se montrant plus conciliant, il finirait par obtenir leur affection.

Mais il n’avait plus envie de se justifier.

— Je n’ai pas détruit ta famille, papa. J’ai refusé de mettre la mienne en danger pour sauver tes décisions.

— Tu es mon fils !

— Oui. Mais je suis aussi le père de Zoé.

Il raccrocha.

Les mois suivants furent difficiles. L’entreprise familiale dut restructurer ses activités, et les enquêteurs poursuivirent leurs vérifications. Mathieu ne chercha pas à obtenir une vengeance personnelle. Il voulait simplement que les faits soient établis et que sa femme et sa fille puissent vivre en sécurité.

Son employeur finit par écarter les accusations anonymes après avoir constaté l’absence de fondement des éléments transmis. Claire, elle, obtint le soutien de son établissement scolaire. Les menaces et les tentatives d’intimidation firent l’objet de démarches distinctes auprès des autorités.

Quant à la dette de 2,8 millions d’euros, Mathieu ne la signa jamais.

Un dimanche après-midi, plusieurs mois plus tard, il regardait Zoé jouer dans le jardin. Claire vint s’asseoir à côté de lui.

— Tu regrettes parfois ? demanda-t-elle. D’avoir coupé les ponts avec eux ?

Mathieu observa sa fille courir après une balle.

— Je regrette de ne pas avoir compris plus tôt que je ne pouvais pas obliger mes parents à m’aimer. Mais je ne regrette pas de nous avoir protégés.

Claire posa sa tête contre son épaule.

— Zoé demandait encore hier pourquoi papi ne venait plus.

Mathieu réfléchit avant de répondre.

— Quand elle sera assez grande, je lui expliquerai la vérité sans lui apprendre à haïr qui que ce soit. Elle saura qu’on peut aimer quelqu’un tout en refusant de le laisser nous faire du mal.

À cet instant, Zoé accourut vers eux, les joues rouges et les cheveux en bataille.

— Papa ! Tu viens jouer avec moi ?

Mathieu se leva aussitôt.

— Bien sûr, ma puce.

Il courut derrière elle, et son rire se mêla à celui de Claire.

Pour la première fois depuis des mois, il ne pensait ni aux dettes, ni aux menaces, ni au nom des Delmas.

Il pensait simplement à la chance qu’il avait d’être là.

Gérard avait voulu lui faire croire que la famille était une dette qu’on devait payer sans poser de questions. Mathieu avait fini par comprendre qu’une famille ne se mesure ni à un héritage, ni à un compte bancaire, ni au nombre de sacrifices qu’on exige de ses membres.

Elle se mesure à la manière dont on protège les plus vulnérables.

Et ce jour-là, Mathieu avait enfin choisi ce qui comptait vraiment.

Il n’avait peut-être pas sauvé l’empire de son père. Mais il avait protégé l’avenir de sa fille.