Je regardai Irina, qui préparait des tartines.

— Pourquoi ?

— Comment ça, pourquoi ? Il faut organiser le déjeuner !

— Alors organise-le.

— Elena, je ne sais même pas quoi cuisiner !

— Tu as un réfrigérateur, des casseroles et une liste de courses. Tu peux commencer par regarder ce qu’il y a dedans.

— Tu te moques de moi ?

— Non. Je te fais confiance.

Je raccrochai avant qu’il puisse répondre.

Irina éclata de rire.

— « Je te fais confiance » ! C’est merveilleux.

Je ris avec elle.

Mais derrière cette légèreté, je savais que quelque chose d’important se jouait. Je ne voulais pas punir Victor. Je voulais qu’il comprenne ce qu’il avait toujours refusé de voir : le travail domestique ne disparaît pas parce qu’on ne le remarque pas. Il est simplement accompli par quelqu’un.

Et ce quelqu’un avait toujours été moi.

Le dimanche soir

Je rentrai chez moi vers dix-huit heures.

Je m’attendais à trouver un appartement en désordre. J’avais même prévu de ne rien nettoyer avant le lendemain.

Pourtant, lorsque j’ouvris la porte, je découvris un salon relativement rangé.

Les chaussures étaient alignées près de l’entrée. La table basse avait été nettoyée. Une casserole reposait sur la cuisinière.

Victor sortit de la cuisine, un torchon sur l’épaule.

Il avait l’air épuisé.

— Tu es rentrée.

— Oui.

Il regarda ma valise.

— Tu as passé un bon week-end ?

La question me surprit.

— Oui. Très bon.

Il hocha la tête, puis baissa les yeux.

— Je dois te parler.

Je posai ma valise dans l’entrée.

— Je t’écoute.

— J’ai compris certaines choses ce week-end.

Je ne répondis pas. J’avais entendu trop de promesses pour me laisser convaincre par une phrase.

Il poursuivit :

— Vendredi, j’ai cru que je devais choisir entre toi et ma famille. Je pensais que si je te demandais de faire un effort, tout le monde serait content et que la situation se réglerait d’elle-même.

— Mais tu n’as pas fait l’effort toi-même.

— Non.

Il passa une main dans ses cheveux.

— Samedi matin, Antonina m’a demandé de préparer une omelette. J’ai essayé. J’ai brûlé la première, oublié le sel dans la deuxième et utilisé presque tous les œufs. Ensuite, Valera m’a demandé du café. Le garçon a renversé du jus sur le canapé. J’ai dû laver les housses, sortir les poubelles et courir acheter du pain parce qu’il n’y en avait plus.

Je le regardai en silence.

— Et ce n’était que le petit déjeuner, ajouta-t-il.

— Je sais.

— Non, je ne crois pas que je savais vraiment. Je te voyais faire toutes ces choses, mais je n’avais jamais compris combien de temps elles prenaient. Je pensais que tu étais simplement plus douée que moi.

Il eut un rire amer.

— En réalité, tu étais surtout la seule à les faire.

Cette phrase me toucha davantage que je ne l’aurais voulu.

Mais je n’avais pas oublié les années pendant lesquelles il m’avait laissée porter seule les responsabilités.

— Et tes invités ? demandai-je.

— Ils sont partis cet après-midi.

— Ils ont dit quelque chose ?

Victor hésita.

— Antonina m’a dit que tu avais changé. Qu’avant, tu étais beaucoup plus accueillante.

Je haussai les épaules.

— Peut-être. Ou peut-être qu’avant, je me taisais davantage.

Il acquiesça.

— Je lui ai dit qu’elle devait nous prévenir avant de venir et que je ne pouvais plus accepter qu’elle considère notre appartement comme le sien.

Je le regardai attentivement.

— Tu lui as dit ça de toi-même ?

— Oui.

Pour la première fois depuis vendredi, je sentis mes épaules se détendre.

Victor s’approcha, mais s’arrêta à une certaine distance.

— Je suis désolé, Elena. Je t’ai laissée gérer seule une situation que j’avais acceptée sans ton accord. Et ensuite, je t’ai demandé de faire semblant que tout allait bien pour protéger mon image.

Il marqua une pause.

— Je ne peux pas te demander d’oublier ça. Mais je voudrais apprendre à faire autrement.

Je ne lui sautai pas au cou. Je ne lui promis pas que tout serait immédiatement pardonné.

Je lui répondis simplement :

— Alors, nous allons commencer par établir quelques règles.

Les règles de la maison

Le lendemain, nous nous sommes assis à la table de la cuisine.

J’avais préparé une feuille de papier et deux stylos.

Victor la regarda avec une expression méfiante.

— Nous allons signer un contrat ?

— Non. Nous allons écrire ce que nous aurions dû nous dire avant vendredi.

Je traçai trois lignes.

Première règle : aucune visite sans accord des deux personnes qui vivent ici.

Même si les invités étaient de la famille. Même s’ils venaient de loin. Même si leur visite était présentée comme une surprise.