Madeleine passa une nuit presque blanche. Non parce qu’elle craignait de perdre la maison, mais parce qu’elle cherchait à comprendre comment sa propre fille avait pu participer à une telle opération.
À six heures du matin, elle appela Élise.
— Je veux connaître toute la vérité. Même si elle est pire que ce que j’imagine.
— Nous allons la découvrir, répondit l’avocate. Mais vous devez rester prudente. Ne rencontrez pas Thomas seule et ne signez aucun document supplémentaire.
À neuf heures, Claire se présenta à la résidence avec un bouquet de fleurs et un sac de viennoiseries.
Elle entra dans la chambre sans attendre que sa mère l’invite.
— Maman, pourquoi ne réponds-tu plus au téléphone ?
Madeleine posa son livre.
— Parce que je réfléchis.
— À quoi ?
— À la manière dont ma fille a pu vendre ma maison sans me demander mon avis.
Claire pâlit.
— Je t’ai déjà expliqué que nous avions fait ça pour ton bien.
— Alors explique-moi pourquoi la maison appartient à une société dirigée par ton mari.
Claire resta silencieuse.
Madeleine poursuivit :
— Et pourquoi cette société demande un financement de 1 800 000 euros en utilisant mon ancienne maison comme garantie ?
Le bouquet glissa légèrement des mains de Claire.
— Comment as-tu appris ça ?
— Ce n’est pas une réponse.
Claire s’assit lentement.
— Thomas a des difficultés financières. Son entreprise traverse une période compliquée. Il avait besoin de garanties pour obtenir un prêt. Nous pensions pouvoir rembourser rapidement.
— Avec ma maison ?
— Ce n’était que temporaire !
Madeleine la regarda longuement.
— Et les 86 000 euros retirés de mon épargne ? Eux aussi, c’était temporaire ?
Claire porta une main à sa bouche.
Cette réaction confirma à Madeleine que sa fille connaissait au moins une partie des mouvements financiers.
— Maman, je t’en prie. Thomas m’avait dit qu’il s’agissait d’un placement sécurisé. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.
— Tu ne pensais pas ? Tu as signé des documents, tu as utilisé ma procuration et tu m’as déposée devant une résidence comme un colis dont tu voulais te débarrasser.
Les yeux de Claire se remplirent de larmes.
— Je voulais éviter que tu te retrouves sans rien si Thomas faisait faillite.
Madeleine eut un rire bref, sans joie.
— Alors tu as décidé de me prendre ma maison pour protéger ton mari d’une faillite éventuelle ?
Claire baissa la tête.
Pendant quelques secondes, Madeleine espéra entendre une explication qui pourrait réparer quelque chose entre elles.
Mais sa fille ne dit rien.
— Je veux que tu partes, finit-elle par dire.
— Maman…
— Je ne veux pas te voir aujourd’hui. Et je ne veux plus que tu prennes de décisions à ma place.
Claire se leva, déposa les viennoiseries sur la table et sortit sans un mot.
Une heure plus tard, Thomas appela Madeleine.
Cette fois, elle décrocha.
— Vous avez parlé à Claire, dit-il immédiatement.
— Oui.
— Vous ne comprenez pas les conséquences de vos démarches. Si vous bloquez le financement, plusieurs entreprises risquent de fermer. Des salariés pourraient perdre leur emploi.
Madeleine se redressa dans son fauteuil.
— Ce sont vos entreprises, Thomas. Pas les miennes.
— Nous sommes une famille !
— Vous vous souvenez de la famille uniquement quand vous avez besoin de mon argent.
Il soupira, puis changea de ton.
— Écoutez, nous pouvons trouver un arrangement. Vous récupérez une partie de votre argent et nous régularisons la situation plus tard.
— Et ma maison ?
— Nous en reparlerons.
— Non. Nous n’en reparlerons pas. Mon avocate s’en chargera.
Thomas raccrocha.
Dans l’après-midi, Élise retrouva Madeleine au cabinet pour lui présenter les premiers éléments de l’enquête documentaire.
La société Horizon Patrimoine avait été créée quelques mois plus tôt. Elle avait peu d’activité, mais plusieurs opérations financières étaient déjà en préparation. La maison de Madeleine avait été transférée à cette structure sur la base de la procuration contestée.
Les vérifications bancaires faisaient également apparaître des virements vers deux sociétés liées à Thomas.
— Nous avons demandé la conservation des documents et engagé les démarches nécessaires pour contester le transfert, expliqua Élise. Nous allons aussi faire examiner les opérations sur votre compte. Il faudra établir qui les a autorisées et dans quelles circonstances.
Madeleine acquiesça.
— Je veux récupérer ce qui m’appartient. Et je veux que la vérité soit établie.
— C’est notre objectif.
Trois jours plus tard, une nouvelle pièce arriva au cabinet.
Il s’agissait d’un échange de courriels entre Thomas et un conseiller financier, retrouvé parmi les documents transmis lors de la préparation du prêt.
Élise le lut une première fois, puis le tendit à Madeleine.
Le message de Thomas était sans ambiguïté :