L’alarme du moniteur retentissait toujours lorsqu’Isabelle appela le médecin de garde. Antoine était devenu livide, le front couvert de sueur. Madeleine serra la sacoche contre elle, incapable de détacher les yeux de son fils.

— Antoine, regarde-moi. Reste avec nous, murmura-t-elle.

Le professeur Renaud arriva quelques minutes plus tard, accompagné de deux infirmiers. Après un examen rapide, il ordonna des analyses urgentes et un scanner.

— Nous devons vérifier qu’il n’y a pas de complication postopératoire, expliqua-t-il. Nous ne tirerons aucune conclusion avant les résultats.

Madeleine se retrouva seule dans le couloir avec Isabelle.

— Vous êtes sa mère ? demanda l’infirmière.

— Oui. Et je suis probablement la seule personne dans cette famille qui savait que ce jour pouvait arriver.

Elle ouvrit enfin la sacoche.

À l’intérieur se trouvaient sept documents soigneusement classés, un acte notarié datant de douze ans et une enveloppe portant la mention : « À n’ouvrir qu’en cas de tentative de prise de contrôle de la clinique. »

Isabelle fronça les sourcils.

— Vous aviez préparé tout cela à l’avance ?

— Mon mari avait fondé la clinique avec Antoine. Avant de mourir, il avait découvert que certains associés cherchaient à utiliser les difficultés personnelles des dirigeants pour récupérer leurs parts. Il avait insisté pour que notre fils protège son établissement, mais aussi les patients et les employés qui en dépendaient.

Madeleine sortit le document le plus ancien.

Il s’agissait d’un acte signé devant notaire, douze ans auparavant, quelques mois avant le mariage d’Antoine et Claire. Le document établissait une société patrimoniale distincte, propriétaire des parts principales de la Clinique des Cèdres. Antoine en était le dirigeant désigné, mais toute cession de contrôle exigeait une procédure précise et l’accord de plusieurs associés indépendants.

Une clause complémentaire prévoyait qu’en cas d’incapacité temporaire du dirigeant, la gestion devait être confiée à un administrateur indépendant désigné selon les statuts, jamais automatiquement à son conjoint.

— Claire a signé une déclaration attestant qu’elle avait pris connaissance de cette structure, précisa Madeleine. Elle ne détenait aucune part de cette société.

— Alors elle ne peut pas réclamer la moitié de la clinique simplement parce qu’elle est son épouse ?

— Pas sur cette seule base. Le partage des biens dépend du régime matrimonial, des titres de propriété et du droit applicable. Mais elle ne peut pas s’attribuer les parts de la société par une simple demande.

Madeleine sortit ensuite une copie du contrat de mariage d’Antoine et Claire. Ils avaient choisi un régime de séparation de biens. Cela ne réglait pas nécessairement toutes les questions liées à leur divorce, mais les parts de la clinique acquises et détenues par Antoine ne devenaient pas automatiquement la propriété de Claire.

Isabelle resta silencieuse.

— Pourquoi avoir gardé ces documents cachés pendant douze ans ?

— Ils n’étaient pas cachés. Ils étaient conservés chez le notaire et dans les archives de la société. Je gardais simplement une copie complète. Antoine pensait que ces précautions étaient excessives.

Elle regarda la porte de la chambre.

— Jusqu’à aujourd’hui.

Une heure plus tard, le professeur Renaud annonça que les premiers examens ne montraient pas de complication chirurgicale majeure. Antoine resterait sous surveillance, car la douleur nécessitait encore des investigations, mais son état s’était stabilisé.

Lorsqu’il put enfin recevoir sa mère et Isabelle, Madeleine posa les documents sur la tablette.

— Tu dois savoir ce qu’ils ont essayé de faire.

Antoine parcourut les copies. Son visage se durcit à mesure qu’il reconnaissait les dates, les signatures et les noms.

Le premier document était un projet de résolution du conseil d’administration visant à nommer Julien Morel directeur général par intérim.

Le second était une procuration présentée comme signée par Antoine trois jours plus tôt.

Or, à cette date, Antoine avait été hospitalisé pour des examens préopératoires et n’avait jamais rencontré le notaire mentionné dans le document.

— Cette signature n’est pas la mienne, dit-il.

Madeleine acquiesça.

— Ton avocat l’a déjà constaté en comparant la copie à tes signatures habituelles. Mais il faudra une vérification formelle avant d’affirmer qui l’a produite ou utilisée.

Antoine posa la feuille.

— Julien a tenté d’obtenir les accès informatiques. Claire a demandé à être nommée pour gérer mes intérêts. Et cette procuration apparaît au même moment.

— C’est précisément pour cela que nous allons laisser les enquêteurs établir les faits, répondit sa mère. Nous ne ferons pas à leur place ce que nous reprochons aux autres de vouloir faire sans preuve.

À midi, l’avocate d’Antoine, Maître Sophie Garnier, arriva à la clinique. Elle avait reçu les pièces envoyées par Madeleine et demandé une copie des requêtes déposées par Claire.

Elle les examina méthodiquement.

— Votre épouse peut engager une procédure de divorce et demander ce qu’elle estime lui revenir. En revanche, la désignation d’un représentant légal ne se décide pas sur sa seule volonté. Votre état médical devra être établi par les professionnels compétents, et les statuts de la société devront être respectés.