Elle prit la procuration contestée.

— Pour ce document, nous allons demander la conservation des originaux, faire vérifier la signature et signaler les circonstances aux autorités compétentes. Nous devons aussi protéger les données médicales et les comptes de la clinique, sans entraver les soins ni les activités indispensables.

Antoine acquiesça.

— Faites ce qu’il faut. Je ne veux pas que mes patients deviennent les victimes de cette histoire.

Maître Garnier fit immédiatement envoyer une notification officielle au conseil d’administration. Toute décision concernant un changement de direction serait soumise aux statuts, et les accès informatiques sensibles feraient l’objet d’un contrôle indépendant. Les documents originaux seraient préservés pour examen.

Mais la découverte la plus troublante se trouvait dans le dernier dossier bleu.

Il contenait des échanges professionnels entre Julien et Claire, remontant à près de huit mois.

Au début, les messages semblaient ordinaires : des rendez-vous, des discussions sur les finances de la clinique et des remarques sur la fatigue d’Antoine. Puis le ton avait changé.

Dans un message, Claire écrivait :

« Il ne quittera jamais volontairement la direction. Il croit que personne ne peut faire fonctionner cette clinique sans lui. »

Julien avait répondu :

« Il suffit que le conseil considère qu’il n’est plus en mesure de décider. Une période d’incapacité, même temporaire, nous donnerait le temps nécessaire. »

Un autre échange évoquait le projet de procuration.

Antoine relut les lignes plusieurs fois.

— Ils avaient envisagé cela avant mon opération.

— C’est ce que ces messages semblent indiquer, répondit son avocate. Mais nous devons authentifier les échanges, établir leur contexte et déterminer qui les a rédigés. Nous ne conclurons pas à une infraction avant d’avoir les éléments nécessaires.

Antoine fixa le plafond.

Il aurait pu se concentrer sur la colère. Il aurait pu imaginer les humiliations qu’il ferait subir à Claire lorsqu’elle viendrait le voir. Pourtant, une autre question le hantait : combien de temps avait-il ignoré ce qui se passait dans sa propre clinique ?

Il avait recruté Julien, défendu sa carrière et fermé les yeux sur plusieurs tensions au sein du service. Il avait laissé les désaccords professionnels s’accumuler sans imaginer que certains puissent dépasser le cadre du travail.

— Je veux savoir si les patients ont été exposés à un risque, dit-il finalement. Je veux que chaque décision médicale soit vérifiée. Si Julien a abusé de ses fonctions, cela doit être établi et traité correctement.

Maître Garnier nota sa demande.

Le soir même, Claire se présenta à la clinique.

Elle portait un tailleur crème, tenait un bouquet de lys et affichait l’expression inquiète d’une épouse venue soutenir son mari. Lorsqu’elle aperçut Madeleine et l’avocate dans la chambre, son sourire se figea.

— Antoine, mon chéri… J’ai eu tellement peur.

Il la regarda sans répondre.

Elle posa les fleurs sur la table et s’approcha du lit.

— J’ai peut-être été dure au téléphone. J’étais bouleversée. Tu sais que je ne supporte pas les hôpitaux.

— Tu m’as dit que tu ne voulais pas d’un mari handicapé.

Claire baissa les yeux.

— Je ne pensais pas que tu le prendrais au pied de la lettre.

— Tu as parlé de divorce, réclamé la moitié de la clinique et demandé à être nommée pour gérer mes intérêts avant même que les médecins sachent si je garderais des séquelles.

— Je voulais protéger notre avenir.

— Et pourquoi Julien était-il avec toi lorsque tu m’as appelé ?

Elle resta immobile une seconde de trop.

— Il me conseillait sur les démarches.

— Lesquelles ? Celles qui concernaient mon état de santé ou celles qui visaient à prendre le contrôle de mon établissement ?

Claire se tourna vers Madeleine.

— Vous avez toujours voulu me tenir à l’écart de cette famille.

— Je n’ai jamais eu besoin de vous écarter, répondit calmement Madeleine. Vous avez signé les documents vous-même. Et personne ne vous empêche de faire valoir vos droits par les voies légales.

Claire aperçut la procuration sur la tablette.

Son visage perdit ses couleurs.

— Vous n’aviez pas le droit de fouiller dans mes affaires !

— Ce document concerne ma société, répondit Antoine. Et cette signature est présentée comme étant la mienne. Je n’ai jamais autorisé cette procuration.

— Je ne sais rien de cette signature.

— Alors vous pourrez le confirmer dans le cadre de la procédure.

Pour la première fois, Claire n’avait plus de réponse prête.

Elle quitta la chambre sans toucher aux fleurs.

Julien, lui, fut convoqué quelques jours plus tard par le conseil d’administration. Dans l’attente des vérifications, il fut écarté des décisions de gestion et ses accès administratifs furent suspendus, sans que cela préjuge de sa responsabilité. Il contesta avoir voulu prendre le contrôle de la clinique et affirma que ses échanges avec Claire avaient été sortis de leur contexte.