Marc, je crois que quelqu’un utilise nos signatures pour engager des dépenses qui ne correspondent à aucun chantier.
Il avait repoussé les feuilles.
Je t’ai déjà dit de laisser la gestion aux professionnels.
Il se souvenait aussi de son expression lorsqu’il avait annoncé qu’il passerait le week-end avec Inès.
Elle n’avait pas crié. Elle avait simplement rangé les documents dans une chemise bleue.
À l’époque, il avait pris son silence pour une capitulation.
À présent, il se demandait ce qu’elle avait découvert.
Le lendemain matin, à neuf heures, Marc se présenta dans les bureaux de Leroy Participations.
Il avait dormi moins de deux heures. Son costume était froissé, sa barbe mal rasée et son téléphone affichait quarante-sept appels manqués.
À l’accueil, une employée lui demanda s’il avait rendez-vous.
— Je suis Marc Renaud. Je dois voir Léa Leroy.
— Madame Leroy ne reçoit pas sans rendez-vous.
— Dites-lui que son ex-mari est là.
L’employée consulta son écran.
— Elle est en réunion avec le conseil d’administration. Je peux transmettre votre demande.
Marc se mit à rire, un rire bref et amer.
— Le conseil d’administration ? Elle donne des cours dans une école d’architecture !
L’employée releva les yeux.
— Madame Leroy est présidente de Leroy Participations depuis trois ans.
Marc resta bouche bée.
Il connaissait le nom de cette société. Il avait vu ses références dans les dossiers de financement de son propre groupe, sans jamais chercher à savoir qui la dirigeait.
Leroy Participations détenait des parts dans plusieurs sociétés foncières, un portefeuille de biens commerciaux et des participations dans des entreprises de construction. C’était par l’intermédiaire de ces structures que les garanties avaient été consenties à Renaud BTP.
Marc avait toujours cru que Léa gérait quelques affaires héritées de sa famille.
Il ignorait qu’elle avait repris la direction de l’entreprise familiale après la mort de son grand-père, puis réorganisé ses activités avec une équipe de professionnels.
Il ignorait surtout qu’elle avait demandé à ne jamais utiliser son nom pour influencer ses décisions à lui.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent.
Léa en sortit, accompagnée de deux juristes. Elle portait un tailleur beige, une chemise blanche et tenait un dossier contre elle.
Marc se précipita vers elle.
— Léa !
Elle s’arrêta.
— Bonjour, Marc.
Ce calme le déstabilisa davantage que la colère ne l’aurait fait.
— Tu savais que la banque allait bloquer mes comptes ?
— Je savais que les garanties dont je suis propriétaire ne seraient plus maintenues après le divorce. Les contrats le prévoyaient.
— Tu aurais pu me prévenir !
Léa le regarda quelques secondes.
— Je t’ai prévenu pendant des années que tu devais comprendre les engagements financiers que tu signais.
— Tu pouvais au moins sauver l’entreprise !
— J’ai essayé de la sauver. Pendant des années.
Elle ouvrit son dossier et en sortit un document.
— Lorsque votre entreprise a manqué de liquidités, j’ai accepté de garantir certains financements parce que deux cents salariés dépendaient de leurs emplois. J’ai aussi cédé un terrain hérité de ma grand-mère pour éviter un défaut de paiement. J’ai refusé que cette opération soit présentée comme un apport de ta part.
Marc baissa les yeux.
Il se souvenait du domaine vendu. Il avait pensé que Léa l’avait fait pour financer une fantaisie personnelle.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais dit que tu possédais tout cela ?
— Je t’en ai parlé. Tu m’as répondu que je devais arrêter de jouer à la femme d’affaires.
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Léa poursuivit :
— Je ne t’ai pas épousé pour ton entreprise, Marc. Je t’ai épousé parce que je croyais que nous pouvions construire une vie ensemble. Mais chaque fois que j’essayais de participer à cette vie, tu me rappelais que je n’étais pas à ma place.
— Je peux réparer les choses.
— Tu peux réparer ce qui dépend de toi. Tu peux expliquer les comptes, coopérer avec la banque et répondre aux questions des enquêteurs. Mais je ne serai plus la personne qui te protège de tes propres décisions.
Marc regarda les deux juristes qui l’accompagnaient.
— Tu veux me laisser tomber ?
— Je ne te laisse pas tomber. Je cesse de porter ce qui ne m’appartient pas.
Puis elle ajouta :
— Et il y a une autre chose que tu dois savoir. Les factures suspectes ne viennent pas de mes sociétés. Nos vérifications ont révélé que plusieurs paiements ont été effectués au profit d’entreprises liées à des personnes de ton entourage professionnel.
Marc sentit son estomac se nouer.
— Tu parles de Paul ?
— Je ne vais pas accuser quelqu’un sans preuve. Les documents ont été transmis aux auditeurs indépendants et aux autorités compétentes. Ils établiront les responsabilités.
Léa referma le dossier.