Claire le regarda brièvement.
C’était la première fois depuis son arrivée qu’elle avait le sentiment qu’il ne cherchait pas à lui apporter une solution toute faite. Il lui donnait simplement la possibilité de se défendre.
Elle apprécia le geste.
Cela ne signifiait pas qu’elle lui avait pardonné.
Le détail qui changea tout
Deux jours plus tard, le directeur financier rappela Claire.
Il avait comparé les factures aux registres de livraison et aux courriels conservés par l’établissement.
Sept commandes avaient été livrées à l’école, mais les quantités reçues ne correspondaient pas aux factures. Deux autres avaient été envoyées à une adresse extérieure.
Les documents de livraison portaient la mention d’un local de stockage situé à quelques kilomètres de l’établissement.
— Qui possède ce local ? demanda Claire.
— La société qui gère l’entretien de plusieurs bâtiments scolaires, répondit-il. Elle a été sélectionnée par notre service administratif l’année dernière.
— Et qui a validé le contrat ?
Il consulta ses notes.
— Le responsable administratif, Monsieur Bernard.
Claire connaissait cet homme depuis son arrivée dans l’établissement. Il était toujours poli, toujours pressé et toujours prompt à expliquer que les règles comptables étaient trop complexes pour les enseignants.
Il avait également accès aux bons de commande.
Mais cela ne suffisait pas à prouver qu’il était responsable des irrégularités.
Julien demanda qu’un audit indépendant examine les documents, les autorisations et les mouvements financiers. Les factures suspectes furent mises en attente et les pièces pertinentes conservées pour les vérifications nécessaires.
Claire, de son côté, transmit tous les courriels qu’elle avait gardés.
Elle se souvenait d’un message envoyé six mois plus tôt par Monsieur Bernard, lui demandant de confirmer le nombre d’élèves de sa classe et ses besoins en matériel.
Elle avait répondu qu’elle avait besoin de cahiers, de feutres et de deux dictionnaires.
Quelques jours plus tard, il lui avait envoyé un bref message : « Demande enregistrée, merci. »
À l’époque, elle n’y avait pas prêté attention.
Mais lorsqu’elle relut la conversation, elle remarqua que le fil avait été rattaché, dans le système administratif, à une commande de tablettes et de vidéoprojecteurs.
Elle avait demandé des dictionnaires.
Quelqu’un avait utilisé sa demande pour justifier des achats sans rapport avec ses besoins.
Ce n’était pas encore la preuve de l’identité de la personne responsable, mais c’était un élément concret que les enquêteurs pouvaient vérifier.
Le sourire de Sophie disparaît
Le vendredi suivant, Claire arriva à l’école plus tôt que d’habitude.
Elle voulait préparer ses cours avant l’arrivée des enfants.
Dans la salle des enseignants, Sophie était seule devant la photocopieuse. Elle se retourna en entendant la porte.
— Claire. Tu as une minute ?
Claire posa son sac.
— Oui.
Sophie hésita, puis baissa la voix.
— J’ai entendu dire que l’audit avait trouvé quelque chose.
— Il a trouvé des incohérences. L’enquête continue.
— Et tu ne risques rien ?
Claire la regarda longuement.
— Je n’ai rien fait. Mais je ne peux pas promettre ce que les autres vont découvrir.
Sophie se mordit la lèvre.
— Je voulais te dire que je suis désolée pour ce que j’ai dit sur ta voiture.
Claire resta silencieuse.
— Je sais que ce n’était pas le moment, poursuivit Sophie. Je sais aussi que tu achètes du matériel avec ton propre argent. Je n’aurais pas dû me moquer de toi.
— Non, tu n’aurais pas dû.
Sophie baissa les yeux.
— Je ne pensais pas que tu prenais tout ça aussi au sérieux.
Claire sentit une fatigue immense l’envahir.
— Ce sont les enfants qui utilisent ce matériel. Bien sûr que je le prends au sérieux. Mais ce n’est pas seulement une question de feutres ou de cahiers. Je ne devrais pas avoir à dépenser mon salaire pour compenser les décisions de l’administration.
Sophie hocha la tête, incapable de répondre.
Claire reprit son sac et se dirigea vers sa classe.
Elle ne chercha pas à humilier Sophie à son tour. Elle ne voulait pas lui faire subir ce qu’elle avait subi.
Mais elle ne prétendit pas non plus que quelques excuses suffisaient à effacer des années de petites humiliations.
Certaines relations ne se réparent pas en un seul échange.
Et Claire avait d’autres choses à protéger.
L’aveu du responsable administratif
La semaine suivante, les vérifications prirent un tournant décisif.
L’auditeur indépendant avait identifié plusieurs commandes dont les montants avaient été modifiés après la création des demandes initiales. Les bons de livraison avaient été signés par des personnes qui n’étaient pas autorisées à réceptionner les équipements.
Les registres montraient également que plusieurs paiements avaient été dirigés vers un compte lié à la société chargée du stockage.
Monsieur Bernard fut convoqué pour s’expliquer.