— Je n’ai pas besoin de te faire passer pour quoi que ce soit. Tu as acheté des vêtements de travail pour une femme enceinte de sept mois, tu as organisé son départ sans son accord et tu prévois de la faire travailler au jardin jusqu’à son accouchement. Je n’ai rien inventé.
— Mais c’est notre maison de campagne !
— Alors, tu peux y aller.
— Et qui va s’occuper du potager ?
Elle le regarda quelques secondes, comme si elle venait enfin de comprendre quelque chose qu’elle avait refusé de voir pendant des années.
— Je ne sais pas, Leonid. Peut-être toi. Peut-être ton frère. Peut-être un jardinier. Mais ce problème n’est pas le mien.
Il ouvrit la bouche, stupéfait.
Il s’attendait à des larmes, à une dispute, à des reproches. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui réponde aussi calmement.
— Tu exagères complètement. Tu ne peux pas simplement abandonner tes responsabilités !
— Mes responsabilités ?
Elle posa une main sur son ventre.
— Ma première responsabilité, en ce moment, c’est de prendre soin de moi et du bébé. Je ne vais pas risquer ma santé pour te permettre de passer tes week-ends à la maison de campagne sans te salir les mains.
À cet instant, une voiture s’arrêta près du portail.
Maya se leva avec précaution.
C’était sa sœur aînée, Irina.
Elle sortit du véhicule, ouvrit le coffre et vint embrasser Maya avant de jeter un regard aux sacs empilés près de l’entrée.
— Ce sont ses affaires ? demanda-t-elle.
— Oui.
Irina examina les bottes, les gants et les vieux vêtements.
— Pour le potager ?
Maya acquiesça.
Irina resta silencieuse une seconde, puis se tourna vers Leonid.
— Tu comptais vraiment envoyer une femme enceinte de sept mois désherber un jardin ?
— Ce n’est pas ce que vous croyez ! protesta-t-il. Elle doit seulement m’aider un peu.
— Alors pourquoi ne pas y aller toi-même ?
Leonid serra les mâchoires.
— Vous ne comprenez pas. C’est une question d’organisation familiale.
Irina secoua la tête.
— Non. C’est une question de respect.
Elle prit la valise de sa sœur et la posa dans le coffre.
Maya se retourna vers son mari.
— Je vais chez Irina quelques jours. J’ai besoin de calme. Nous parlerons lorsque tu seras prêt à discuter avec moi au lieu de décider pour moi.
— Tu ne peux pas partir comme ça ! cria-t-il.
Maya s’immobilisa.
— Regarde bien, Leonid. Je viens de le faire.
Puis elle monta dans la voiture.
Et pour la première fois depuis le début de leur mariage, elle ne se retourna pas pour vérifier s’il était en colère.
Trois jours plus tard
Leonid appela vingt-trois fois.
Les premiers messages étaient furieux.
Tu me ridiculises devant ma famille.
Tu aurais pu au moins faire un effort.
Tu sais très bien que je compte sur toi.
Puis, au bout de deux jours, son ton changea.
Le potager est dans un état catastrophique.
Maya lut le message, posa son téléphone sur la table et continua son petit déjeuner.
Quelques minutes plus tard, un autre message apparut.
Ma mère dit que tu dois revenir. Elle a prévu les plantations de juillet.
Maya soupira.
Même à distance, sa belle-mère semblait encore croire qu’elle pouvait diriger son emploi du temps.
Elle répondit une seule fois :
« Je ne reviendrai pas travailler au potager. Si tu souhaites que nous parlions de notre mariage, je suis disponible pour une conversation calme. »
Leonid ne répondit pas immédiatement.
Le soir, Irina trouva Maya assise près de la fenêtre, les jambes surélevées, un livre ouvert sur les genoux.
— Tu regrettes d’être partie ? demanda-t-elle.
Maya réfléchit.
— Je regrette de ne pas avoir réagi plus tôt.
— Pourquoi as-tu accepté autant de choses ?
Maya caressa machinalement son ventre.
— Parce que Leonid n’a pas toujours été comme ça. Au début, il était attentionné. Il m’accompagnait à mes rendez-vous, préparait le dîner quand je rentrais tard et me disait que nous formerions une équipe. Je pensais que cette période difficile finirait par passer.
— Et maintenant ?
Maya regarda les immeubles au loin.
— Maintenant, je me demande si j’ai confondu le fait d’être aimée avec le fait d’être utile.
Irina lui prit la main.
— Tu n’as pas à gagner le droit d’être bien traitée.
Ces mots simples firent monter les larmes aux yeux de Maya.
Elle avait passé des mois à se demander si elle était trop sensible, trop fatiguée, trop exigeante. Elle avait justifié les remarques de Leonid par son stress au travail et par ses inquiétudes financières.
Mais aucune inquiétude ne justifiait qu’il décide seul de ce que son corps devait endurer.
Cette nuit-là, elle dormit profondément pour la première fois depuis plusieurs semaines.