Julien sentit son sang se glacer.
Il attendit que Claire regagne leur chambre, puis appela immédiatement la police et les secours. Il ne pouvait pas prendre le risque d’attendre le lendemain. Léa fut transportée à l’hôpital sous surveillance médicale, tandis que Julien restait à ses côtés, serrant sa petite main.
— Papa, est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? murmura-t-elle derrière ses lunettes noires.
Julien sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Non, mon trésor. Tu n’as rien fait de mal. Je te promets que je ne laisserai plus personne te faire du mal.
À 1 h 15, Marc lui envoya enfin les images de vidéosurveillance.
Sur la première vidéo, Claire entrait dans la cuisine à l’aube, vérifiait que personne ne la regardait, puis sortait un petit flacon de son pendentif. Elle versait quelques gouttes dans le bol de Léa avant de ranger soigneusement le flacon.
Sur une autre séquence, elle jetait des emballages dans un sac qu’elle emportait ensuite par l’accès de service.
Mais la vidéo suivante révéla quelque chose de bien plus terrible.
Claire n’agissait pas seule.
Un homme l’attendait dans le garage. Julien le reconnut immédiatement : Laurent, son associé, celui qui gérait une partie de ses finances depuis des années.
— Combien de temps encore ? demandait Laurent sur l’enregistrement.
— Quelques semaines, répondait Claire. Quand les médecins auront confirmé que sa cécité est irréversible, Julien sera prêt à tout pour financer les traitements à l’étranger. Et si elle meurt, il s’effondrera. Tu pourras reprendre la direction de l’entreprise pendant qu’il sera incapable de gérer quoi que ce soit.
Julien dut s’asseoir.
Ce n’était donc pas seulement une femme qui cherchait à détruire sa fille. C’était un complot destiné à le briser lui aussi, pour s’emparer de son entreprise.
Il pensa alors à Noé, au pendentif, à la photographie. Il rappela le brocanteur et lui demanda de transmettre un message au garçon : il voulait lui parler, et il lui promettait de le protéger.
À l’aube, la police retrouva Claire dans une chambre d’hôtel, prête à quitter la région. Laurent fut arrêté quelques heures plus tard. Dans leur véhicule, les enquêteurs découvrirent des documents financiers falsifiés, des flacons dissimulés et des échanges détaillant leur projet.
L’enquête révéla que Noé était bien le fils de Claire. Des années auparavant, elle l’avait abandonné après avoir perdu la garde de l’enfant. Il l’avait reconnue au marché, puis l’avait suivie jusqu’à la résidence de Julien. En voyant Claire manipuler les repas de Léa, il avait compris qu’il devait intervenir.
Quand Julien retrouva le garçon, celui-ci baissa les yeux.
— Je pensais que vous ne me croiriez jamais, monsieur.
Julien s’agenouilla devant lui.
— Tu as sauvé ma fille. Je ne sais pas comment te remercier.
Noé haussa les épaules, gêné.
— Je voulais juste qu’elle puisse revoir le soleil.
À l’hôpital, les médecins commencèrent un traitement adapté après avoir identifié l’origine probable de l’intoxication. Ils expliquèrent à Julien que les chances de récupération dépendraient de l’étendue des lésions et du temps d’exposition. Personne ne pouvait lui promettre un miracle.
Les premières semaines furent éprouvantes. Léa restait fragile, parfois désorientée, et Julien apprit à vivre avec cette peur qu’il ne pouvait plus cacher derrière son argent ou ses relations.
Puis, un matin, alors qu’il lui donnait son petit déjeuner, Léa s’immobilisa.
— Papa…
— Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ?
Elle tourna lentement la tête vers la fenêtre.
— Je crois que je vois quelque chose.
Julien retint son souffle.
— Quoi donc ?
— Une petite tache… toute claire.
Ce n’était pas encore la guérison. Mais c’était la première lueur d’espoir depuis des mois.
Au fil des semaines, sa vision s’améliora progressivement grâce aux soins et à la rééducation. Un après-midi, dans le jardin de l’hôpital, Léa distingua enfin le visage de son père. Elle posa ses deux mains sur ses joues, comme pour vérifier qu’il était bien réel.
— Papa, c’est toi… Je te vois !
Julien la serra contre lui et pleura sans chercher à se retenir.
Quelques mois plus tard, il proposa à Noé de reprendre ses études avec un accompagnement social et un logement stable. Il ne voulait pas acheter sa gratitude, mais lui offrir la possibilité de construire une vie que personne ne pourrait lui enlever.
Un soir, Léa lui prit la main et demanda :
— Papa, pourquoi Noé nous a-t-il aidés alors qu’il ne nous connaissait presque pas ?
Julien regarda l’adolescent, qui souriait timidement près de la fenêtre.
— Parce que parfois, ma chérie, les personnes qui ont le moins sont celles qui savent le mieux ce qui compte vraiment.
Léa se blottit contre lui. Dehors, le soleil descendait derrière les arbres, colorant le ciel d’orange et de rose.
Pour la première fois depuis six mois, elle contempla le coucher du soleil de ses propres yeux.