— Tu es bien placé pour le savoir. C’est toi qui l’as amenée ici.

Thomas se raidit.

— Fais attention à ce que tu dis.

Il sortit en claquant la porte.

Julien pensa que la colère de Thomas venait uniquement de la peur de perdre son héritage. Il ignorait encore qu’Élodie avait commencé à lui raconter une tout autre histoire.

Elle prétendait que Julien avait volontairement abandonné les enfants à leur mère, qu’il avait accumulé des dettes et qu’il cherchait maintenant à se rapprocher de Michel pour obtenir de l’argent.

Thomas la croyait, ou faisait semblant de la croire.

En réalité, Élodie avait découvert quelque chose avant de quitter Julien.

Quelques mois plus tôt, en rangeant les papiers de Sophie, Julien avait retrouvé une vieille lettre mentionnant une assurance-vie et un compte bloqué au nom de l’enfant à naître. Il n’avait jamais compris ce que cela signifiait. Après le décès de sa mère, il avait placé la lettre avec ses documents personnels, sans chercher davantage.

Élodie, elle, avait aperçu cette lettre.

Elle avait compris que Julien pouvait être l’héritier d’une famille fortunée. Elle avait commencé à poser des questions sur Sophie, sur le domaine Delmas et sur la possibilité que Julien ait des droits sur l’exploitation.

Quand elle avait rencontré Thomas lors d’une soirée professionnelle, elle avait reconnu son nom de famille.

Elle avait alors décidé de quitter Julien.

Non parce qu’elle ne supportait plus les nuits difficiles avec les jumeaux, mais parce qu’elle pensait pouvoir obtenir davantage en se rapprochant de l’héritier officiel du domaine.

Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était que Michel accueillerait Julien sans même connaître toute la vérité.

Et surtout, elle n’avait pas prévu que Thomas finirait par découvrir qu’elle lui avait caché une partie de son histoire.

Le résultat du test ADN arriva un mardi matin.

Michel convoqua Julien dans son bureau.

Le document tenait sur une page.

La probabilité de paternité dépassait 99,99 %.

Michel posa le papier sur le bureau, puis se leva.

— Julien, tu es mon fils.

Sa voix se brisa.

— Je ne peux pas réparer les trente années pendant lesquelles je n’ai pas été là. Je ne peux pas rendre à ta mère ce qu’elle a perdu. Mais si tu m’en donnes la possibilité, je veux apprendre à te connaître. Et je veux être présent pour tes enfants.

Julien resta silencieux.

Puis il demanda :

— Est-ce que vous auriez fait la même chose si j’étais arrivé ici sans les jumeaux, sans avoir besoin d’un toit ?

Michel accusa le coup.

— Je ne sais pas. J’aimerais te répondre oui, mais je ne peux pas prétendre savoir comment j’aurais réagi face à un inconnu portant le nom de Sophie. Ce que je sais, c’est que maintenant que je connais la vérité, je ne veux plus détourner les yeux.

Julien observa cet homme qu’il avait rencontré par hasard, celui qui aurait dû être présent à ses premiers pas, à ses anniversaires, à ses nuits de fièvre.

Il ne pouvait pas lui offrir immédiatement le pardon.

Mais il pouvait lui donner une chance.

— Je ne veux pas de votre argent pour acheter une famille, dit-il. Je veux d’abord savoir qui vous êtes.

Michel acquiesça.

— Alors nous commencerons par là.

Ce soir-là, ils annoncèrent la nouvelle à Thomas.

Il devint livide.

— C’est impossible. Je suis ton fils. C’est moi qui ai travaillé pour reprendre l’exploitation !

— Tu restes mon fils, répondit Michel. Rien ne change cela.

— Mais tu vas lui donner une partie du domaine !

— Je n’ai encore pris aucune décision concernant la succession. Et je ne laisserai personne transformer cette histoire en guerre entre mes enfants.

Thomas se tourna vers Julien.

— Tu as tout obtenu sans rien faire !

Julien secoua la tête.

— Tu crois que j’ai gagné quelque chose ? J’ai grandi sans père. J’ai perdu ma mère. J’ai vécu dans une camionnette avec deux bébés parce que leur mère nous avait abandonnés. Si tu appelles ça gagner, je te laisse volontiers ma place.

Thomas resta muet.

Mais Élodie, qui avait écouté depuis le couloir, comprit que la situation lui échappait.

Elle savait que si Julien était reconnu comme le fils de Michel, Thomas ne pourrait plus lui promettre l’avenir qu’elle avait imaginé.

Elle décida donc d’agir une dernière fois.

Le lendemain, alors que Julien réparait une machine dans le hangar, elle prit Mila dans ses bras sous prétexte de vouloir se réconcilier avec ses enfants.

Léo dormait dans sa poussette.

— Je veux seulement parler, dit-elle. Tu ne vas pas m’empêcher de voir mes propres enfants.

Julien hésita, puis accepta qu’elle reste quelques minutes dans le logement, sous sa surveillance.

Il lui demanda de poser Mila dans son transat pendant qu’il préparait un biberon.

Élodie attendit qu’il se détourne.