Claire s’effondra à genoux sur le carrelage.

— Maman… ?

Le mot lui échappa dans un souffle si fragile qu’elle eut l’impression de ne pas l’avoir prononcé.

Lou la regarda sans comprendre. Ses yeux, d’un gris pâle, se remplirent de larmes. Elle porta une main à sa bouche, comme si ce simple mot venait d’ouvrir une porte dont elle avait oublié l’existence.

— Pourquoi… pourquoi m’appelez-vous comme ça ?

Claire se releva en s’appuyant contre le lavabo. Elle aurait voulu répondre, mais sa gorge était nouée.

Vingt-deux ans.

Vingt-deux ans à croire qu’elle avait été abandonnée. Vingt-deux ans à imaginer sa mère heureuse quelque part, sans jamais penser qu’elle pouvait être morte, malade ou perdue. Vingt-deux ans à détester une femme dont elle ne connaissait finalement rien.

— Cette chanson… cette marque… cette phrase… Vous me la disiez quand j’étais petite. Vous m’appeliez votre petite étoile.

Lou se mit à trembler.

— Je ne sais pas qui je suis, murmura-t-elle. Je vous le jure. Je ne sais pas.

Claire s’approcha lentement.

— Ma mère s’appelait Isabelle Morel. Elle avait les cheveux bruns, les yeux gris et cette marque sur l’épaule. Elle a disparu quand j’avais quatorze ans.

Lou ferma les yeux.

Une image traversa soudain son esprit : une fillette en pyjama, assise sur un lit, serrant contre elle un lapin en peluche. Un orage grondait dehors. Une femme lui caressait les cheveux et chantait doucement.

Dors, ma petite étoile. Même quand la nuit est noire, la lune veille sur toi.

Lou poussa un cri étouffé et porta les mains à ses tempes.

— La petite étoile…

Claire lui prit les mains.

— C’est moi, maman. C’est moi.

Mais Lou recula, terrifiée.

— Non ! Je ne peux pas… Je ne peux pas être votre mère !

Elle se mit à pleurer avec une violence qui surprit Claire. Ce n’étaient pas les larmes d’une femme qui retrouvait soudain sa famille. C’étaient celles de quelqu’un qui sentait remonter une douleur immense sans parvenir à en comprendre l’origine.

Claire appela Luc.

Il accourut, persuadé qu’un accident venait de se produire. Lorsqu’il découvrit sa femme assise par terre, tenant les mains de Lou, il s’agenouilla près d’elles.

— Claire, qu’est-ce qui se passe ?

Elle leva vers lui un visage bouleversé.

— Je crois que c’est ma mère.

Luc resta silencieux.

Il regarda Lou, puis Claire. Il aurait voulu poser mille questions, mais il comprit qu’aucune réponse ne pouvait être obtenue dans cette salle de bains.

— On va prendre le temps de vérifier, dit-il doucement. Rien ne presse.

Claire secoua la tête.

— J’ai attendu vingt-deux ans !

— Je sais. Mais si c’est bien elle, elle a attendu tout ce temps sans savoir où elle était. Il faut aussi lui laisser le temps de comprendre.

Ces mots la blessèrent parce qu’ils étaient justes.

Pour la première fois depuis son arrivée, Claire regarda Lou sans chercher à reconnaître un visage, une cicatrice ou un souvenir.

Elle vit une femme épuisée, terrifiée, qui ne savait même plus comment se nommer.

— Est-ce que vous voulez que je reste avec vous ? demanda-t-elle.

Lou hésita, puis hocha la tête.

— Oui… s’il vous plaît.

Claire s’assit sur le tapis, près de la baignoire, et attendit.

Cette fois, elle ne se soucia ni de ses vêtements tachés, ni de ses cheveux emmêlés, ni du temps que cela prendrait.

Elle resta simplement auprès d’elle.

Le lendemain matin, Luc prit contact avec une association spécialisée dans l’accompagnement des personnes sans domicile. Avec l’accord de Lou, une travailleuse sociale organisa un rendez-vous médical et commença à rechercher les anciennes traces de son passage dans les établissements hospitaliers.

Claire, elle, descendit au sous-sol et ouvrit une vieille malle qu’elle n’avait pas touchée depuis son adolescence.

À l’intérieur se trouvaient quelques photographies, des dessins d’enfant et des cartes d’anniversaire. Elle avait conservé ces objets malgré les années, sans jamais se demander pourquoi elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser.

Sur une photographie, Isabelle souriait dans un jardin. Claire devait avoir six ans. Elle était perchée sur les épaules de sa mère et tenait une petite figurine en forme de lune.

Au dos, une écriture familière disait :

À ma petite étoile, pour qu’elle se souvienne toujours qu’elle est aimée.

Claire serra la photo contre sa poitrine.

Puis elle se souvint de la lettre.

Celle que son père lui avait montrée après la disparition d’Isabelle.

Elle monta dans le bureau, ouvrit un tiroir et retrouva une enveloppe jaunie, conservée au fond d’une boîte. Elle avait relu cette lettre si souvent qu’elle en connaissait presque chaque ligne.

Mais cette fois, elle remarqua quelque chose qu’elle n’avait jamais vu.

La signature.

Elle ne ressemblait pas à celle de sa mère.