Isabelle signait toujours son prénom en ajoutant une petite boucle au dernier « e ». Sur la lettre, cette boucle n’existait pas. L’écriture était plus raide, plus anguleuse.

Claire sentit son cœur accélérer.

Elle se rappela alors les mots exacts de son père, Gérard, lorsqu’il lui avait remis l’enveloppe :

— Ta mère ne veut plus nous voir. Il faut apprendre à vivre sans elle.

À quatorze ans, elle avait pleuré jusqu’à s’endormir.

À trente-six ans, elle commençait à se demander si son chagrin avait été construit sur un mensonge.

Elle ne voulait pas accuser son père sans preuve. Il était mort depuis quatre ans, et aucune confrontation n’était désormais possible.

Mais elle savait qu’il fallait comprendre.

Trois jours plus tard, les premières informations arrivèrent.

Un ancien dossier hospitalier correspondait à une femme retrouvée inconsciente près d’un chantier d’Ivry-sur-Seine, vingt-deux ans auparavant. Le dossier mentionnait un traumatisme crânien sévère, une amnésie importante et plusieurs blessures compatibles avec une chute ou un effondrement.

Le nom de la patiente était inconnu.

Une photographie prise lors de son admission montrait une femme plus jeune, le visage couvert d’ecchymoses. Malgré les blessures, la marque en forme de croissant apparaissait déjà sur son épaule gauche.

Claire reconnut sa mère.

Mais les documents ne permettaient pas encore d’établir ce qui s’était passé avant l’accident. Ils ne prouvaient pas non plus que la femme avait été victime d’une agression.

Une médecin expliqua à Claire que les traumatismes crâniens pouvaient entraîner des pertes de mémoire durables, parfois accompagnées de troubles cognitifs et émotionnels. Les souvenirs pouvaient réapparaître par fragments, sans suivre un ordre précis.

— Il ne faut pas la forcer à se souvenir, lui conseilla-t-elle. La pression risque d’augmenter sa détresse. Nous allons l’accompagner et vérifier son état de santé. Pour le reste, il faudra avancer progressivement.

Claire acquiesça.

Elle voulait retrouver chaque détail, chaque heure perdue, chaque vérité cachée.

Mais elle comprit qu’elle ne pouvait pas exiger de sa mère qu’elle lui rende vingt-deux années en quelques jours.

Alors elle commença par des choses simples.

Elle lui préparait du thé.

Elle lui apportait des vêtements confortables.

Elle lui demandait si elle avait bien dormi.

Et chaque soir, avant de la laisser se reposer, elle lui chantait les quatre notes qu’elle avait entendues dans la salle de bains.

Lou ne retrouvait pas toujours la suite.

Mais parfois, elle fredonnait les dernières notes en même temps que sa fille.

C’était peu.

C’était immense.

Une semaine après leur rencontre, Lou demanda à voir Claire seule.

Elles s’installèrent dans le jardin, sous un ciel gris. Lou portait un gilet bleu clair que Claire lui avait acheté. Ses cheveux avaient été coupés et soigneusement lavés. Elle semblait toujours fragile, mais son regard était moins fuyant.

— J’ai rêvé de quelque chose, dit-elle.

Claire posa sa tasse.

— De quoi ?

— D’une maison. Il y avait un escalier en bois et une horloge qui avançait de travers.

Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.

La maison de son enfance possédait exactement cette horloge. Son père l’avait rapportée d’un voyage et l’avait installée dans le couloir. Elle avançait de quelques minutes chaque jour.

— Il y avait quelqu’un avec vous ? demanda-t-elle.

Lou hocha lentement la tête.

— Un homme.

— Vous avez vu son visage ?

— Non. Mais il criait.

Elle ferma les yeux, cherchant ses mots.

— Il disait que je devais arrêter de poser des questions. Que je détruisais la famille.

Claire sentit ses doigts se crisper autour de sa tasse.

Son père avait été un homme autoritaire. Après la disparition d’Isabelle, il s’était montré particulièrement dur avec elle. Il interdisait qu’on prononce le nom de sa mère et se mettait en colère dès qu’elle demandait des explications.

Mais cela ne suffisait pas à établir qu’il avait joué un rôle dans la disparition.

— Vous vous souvenez de ce qui s’est passé ensuite ?

Lou secoua la tête.

— Seulement du bruit. Beaucoup de poussière. Et quelqu’un qui m’appelait.

Elle ouvrit les yeux et regarda Claire.

— Je crois que je voulais protéger quelqu’un.

— Qui ?

Lou porta une main à sa poitrine.

— Toi.

Claire sentit ses larmes monter.

Elle aurait voulu entendre que sa mère n’était jamais partie volontairement, qu’elle avait cherché à revenir, qu’elle n’avait jamais cessé de l’aimer.

Mais Lou ne pouvait pas encore lui offrir ces certitudes.

Elle pouvait seulement lui donner ce souvenir fragile, incomplet, qui venait de traverser vingt-deux années de silence.

Claire se leva et s’agenouilla devant elle.

— Tu n’as pas besoin de te souvenir de tout aujourd’hui.

Lou la regarda longuement.

Puis elle posa une main tremblante sur sa joue.

— Tu as grandi, ma petite étoile.

Claire éclata en sanglots.

Cette fois, Lou ne recula pas.

Elle attira doucement sa fille contre elle et la serra dans ses bras.