…des enfants réciter leurs poèmes et applaudit avec les autres parents. Pourtant, il ne quittait presque jamais Sofía des yeux.
La petite attendait son tour avec les mains serrées sur son programme. Chaque fois qu’un enfant rejoignait sa famille après être monté sur scène, elle regardait brièvement la chaise à côté d’Alejandro, comme pour vérifier qu’il était toujours là.
Lorsqu’on prononça enfin son nom, elle se redressa.
— Sofía Beltrán !
Elle monta sur l’estrade, s’approcha du micro et chercha Alejandro dans la salle.
— Aujourd’hui, je vais réciter un poème pour les personnes qui nous aiment, même quand elles ne peuvent pas être avec nous.
Sa voix trembla légèrement.
Alejandro applaudit avant même qu’elle commence.
Elle récita quelques vers simples sur les étoiles, les souvenirs et les bras qui nous manquent. À la dernière ligne, elle leva les yeux vers le troisième rang.
— Merci d’être venu, papa.
Le silence qui suivit fut bref, mais Alejandro sentit sa gorge se nouer. Il ne se leva pas pour la corriger. Il ne prétendit pas être son père. Il se contenta de lui sourire et d’applaudir.
Quand Sofía descendit de scène, elle courut vers lui.
— Vous êtes resté !
— Je t’avais dit que je viendrais t’écouter.
— Vous avez entendu mon poème en entier ?
— Chaque mot.
Elle lui tendit une petite médaille en carton, décorée de paillettes.
— C’est pour vous. On devait la donner à quelqu’un de notre famille.
Alejandro la prit avec précaution.
— Je vais la garder.
À cet instant, une femme âgée apparut au bout de la rangée. Elle marchait lentement, appuyée sur une canne, et portait un sac à main marron contre sa poitrine.
— Sofía ! Mon Dieu, ma chérie, je suis désolée d’être arrivée en retard.
La fillette se précipita vers elle.
— Abuela ! Il est venu ! Il s’est assis à la place de mon papa !
La grand-mère embrassa son front, puis se tourna vers Alejandro.
— Je vous remercie d’avoir accompagné ma petite-fille. Je suis Carmen Beltrán, sa grand-mère et sa tutrice.
— Alejandro Montenegro. Je n’ai fait que m’asseoir et l’applaudir.
Carmen lui serra la main. Puis son regard glissa vers la carte de visite qu’il avait posée sur son programme.
Elle la prit.
Son visage changea immédiatement.
Ses doigts se crispèrent sur le carton.
— Montenegro Logística… murmura-t-elle.
Alejandro remarqua son trouble.
— Vous connaissez mon entreprise ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle relut son nom, puis leva vers lui des yeux remplis d’une peur qu’il ne comprenait pas.
— Vous êtes bien Alejandro Montenegro ?
— Oui.
Carmen pâlit davantage.
— Alors vous êtes le fils de Rafael Montenegro ?
Alejandro se raidit.
— Oui. Pourquoi cette question ?
La vieille femme regarda Sofía, puis l’institutrice qui se trouvait à quelques mètres.
— Pas ici. Pas devant elle.
— Abuela ? demanda la fillette. Qu’est-ce qu’il y a ?
Carmen lui caressa les cheveux.
— Rien, mon cœur. Va montrer ta médaille à ta maîtresse. Je te rejoins dans quelques minutes.
Sofía hésita, puis s’éloigna.
Carmen attendit qu’elle soit hors de portée.
— Il y a sept ans, votre entreprise a été impliquée dans un incendie, dit-elle à voix basse. Un entrepôt près de la route de Chapala. Vous vous en souvenez ?
Alejandro sentit son estomac se contracter.
Comment aurait-il pu oublier ?
Le 18 octobre, sept ans plus tôt, un incendie avait ravagé un entrepôt appartenant à Montenegro Logística. Le bâtiment abritait des marchandises, du matériel d’emballage et des produits stockés pour plusieurs clients.
Les flammes avaient détruit une grande partie du site. Un employé, Mateo Beltrán, avait perdu la vie.
Mateo était le père de Sofía.
À l’époque, Alejandro était directeur commercial et son père, Rafael, dirigeait encore l’entreprise. L’enquête officielle avait conclu que le feu avait pris dans une zone de stockage où une installation électrique présentait des défauts. Plusieurs inspections avaient été réalisées, mais les rapports transmis à la direction ne signalaient aucun danger immédiat.
L’entreprise avait versé une indemnisation à la famille de Mateo, conformément aux procédures et aux accords conclus. Le dossier avait été clos administrativement.
Alejandro avait participé aux réunions avec les assureurs. Il se souvenait du visage de la veuve de Mateo, de ses questions et de la petite fille qu’elle portait dans ses bras.
Mais il ne se souvenait pas du nom de la grand-mère.
— Mateo Beltrán était votre fils ? demanda-t-il.
Carmen hocha lentement la tête.
— Oui. Il avait vingt-six ans. Il travaillait de nuit dans cet entrepôt. Sa femme était enceinte de Sofía.
Alejandro regarda la fillette au loin. Elle montrait sa médaille à deux camarades, sans se douter de la conversation.
— Je suis désolé pour votre perte.